Des hommes de science prétendent que depuis le temps où les mammouths existaient, le climat du nord de la Sibérie est devenu de plus en plus rigoureux; d’autre part, un docteur yakoute m’affirme qu’ayant fait une étude continuelle des changements du climat, il a constaté que les hivers sur la Léna inférieure, c’est-à-dire de Yakoutsk jusqu’à l’embouchure de la Léna, sont beaucoup plus modérés qu’il y a 25 ans.

D’autres savants disent que les corps de ces animaux ont été apportés par les glaces et déposés là où on les trouve après les inondations. Je ne puis, à ce sujet, que vous rapporter une anecdote qui m’a été racontée hier:

Il y a quelques années, une vache se trouvait sur la glace de la Léna, quand survint tout à coup la débâcle, qui l’emporta avant qu’on eût pu la sauver. Elle vogua sur le fleuve, se tenant tranquillement debout sur les glaçons jusqu’à Boulouni. Là, les habitants qui n’avaient jamais vu un animal plus grand qu’un chien ou un renne, furent extrêmement effrayés à la vue de la vache. Ils se mirent à genoux, firent force signes de croix, tant ils avaient peur de la pauvre bête, qui leur semblait être l’incarnation du diable, tandis qu’elle passait tranquillement son chemin vers l’Océan glacial, où vers les îles de la Nouvelle-Sibérie.

Les tiges du bouleau élancé qui croissent en masse au milieu des pins plus robustes étaient couvertes de glaçons, œuvre des fées, et les deux rangées sans limite de têtes de pins, plantés sur une longueur de 1,000 milles, dans la neige, sur la rive du fleuve, étincelaient du givre dont ils s’étaient recouverts la nuit.

En parlant des points dangereux.

J’arrive aux souvenirs les plus agréables du voyage. Les trois ou quatre premiers jours de mon voyage ne se sont pas passés sans incidents personnels. Une semaine plus tard, et il eût été impossible de voyager sur la Léna en traîneau jusqu’à Vitimsk, à cause de l’eau provenant de la fonte des neiges qui descend des montagnes; cette eau, relativement chaude, s’accumule sur quelques points de la surface du fleuve, où elle atteint une profondeur de deux à trois pieds. Pendant la nuit, elle gèle à une épaisseur de deux ou trois pouces, mais dans la journée le dégel survient presque toujours, et alors ces espaces couverts d’eau sont très dangereux à traverser. Il est vrai qu’ils le sont moins qu’ils le paraissent, mais l’eau cache souvent une glace perfide qui n’a presque pas d’épaisseur, et alors traîneaux, chevaux et voyageurs, disparaissent auf immerwiedersehen.

On est donc continuellement forcé de surveiller la surface du fleuve, car la route change de jour en jour, et l’endroit où les yemschiks passaient hier avec confiance, est aujourd’hui devenu impraticable. Entre Govolsk et Basovsk, de même qu’en plusieurs autres endroits, entre Verkolensk et Kirensk, la route est particulièrement mauvaise. De temps en temps les chevaux avaient de l’eau jusqu’aux genoux, quand le traîneau passait à travers la glace à moitié dégelée.

En d’autres endroits, nous dûmes prendre la route d’été, à travers des forêts, en suivant le pied des montagnes, jusqu’à ce que le fleuve redevînt sûr. A Rasovsk, où nous arrivâmes vers minuit, des yemschiks qui revenaient d’une station plus loin, nous conseillèrent de ne pas continuer notre chemin cette nuit-là, nous prévenant qu’il y allait de notre vie. Plus tard, j’eus lieu de regretter de n’avoir pas suivi leur conseil, car nous passâmes une nuit terrible; il nous fallut travailler pendant deux heures pour tirer les traîneaux hors d’un trou.

A Orensk, où nous arrivâmes entre huit et neuf heures du soir, deux yemschiks vinrent encore nous avertir qu’un lac d’eau barrait le chemin au premier village, et que la route d’été était bloquée par la neige. Nous avions fait un long trajet pendant la journée, et ce fut une dure épreuve de rester immobile toute une nuit; mais un vieux dicton dit que «la prudence est pour beaucoup dans le courage»; je me décidai donc à faire une halte, non sans avoir préalablement essayé de tenter les yemschiks en leur offrant chacun cinq roubles pour argent de thé (pourboire); mais ils refusèrent cette somme énorme, d’où je conclus qu’il valait mieux passer la nuit dans la chambre des amis à la station de poste. Le lendemain matin (jeudi), nous nous mîmes en route à cinq heures, et nous vîmes avec plaisir que le froid de la nuit avait réparé les dégâts. En effet, nous ne cassâmes la couche supérieure de la glace que deux fois jusqu’au poste suivant, distant de 20 verstes, ce qui nous fit faire un arrêt d’une heure. Vendredi, il tomba de la neige, et, comme le soleil ne parut pas, nous eûmes une bonne route. Ensuite, jusqu’à la veille de notre arrivée à Vitimsk, nous n’eûmes pas à nous en plaindre, si ce n’est dans un endroit où le fleuve est très étroit et n’a pas plus de trois cents pieds de large. Là, le second traîneau, portant Noros et mon domestique, passa à travers la couche supérieure de glace, et, pour le retirer, il fallut décharger tous les colis. Nous atteignîmes Vitimsk à trois heures de l’après-midi du lundi, c’est-à-dire en sept jours et demi après notre départ d’Irkoutsk et nous étions à moitié chemin de cette ville à Yakoustk.

Nous n’eûmes que trois jours d’arrêt avant d’arriver à Yakoutsk: ce fut quand il s’agit de traverser une petite rivière tributaire de la Léna. Il était six heures du soir, et les yemschiks refusèrent d’avancer avant le lendemain matin. A mon grand regret, nous dûmes rester là toute la nuit, mais le matin, nous vîmes que nous avions échappé à un réel danger, car cette rivière était dégelée jusqu’au fond. A vrai dire elle n’était pas assez profonde pour nous noyer, mais il nous eût fallu abandonner les traîneaux, et perdre ainsi tous nos bagages et toutes nos provisions. On fit alors passer les traîneaux sur la glace qui s’était formée la nuit; pour y arriver, on employa de longues cordes qu’on fit tirer par des paysans et par des chevaux. On fut obligé de faire faire un long détour à ceux-ci pour trouver un endroit assez solide pour les porter.