Les moineaux eux-mêmes se sont réunis autour de leurs fermes, gazouillent dans les arbres et sur les magasins à grains, et ne quittent jamais leur nouvelle patrie.

Je dois avouer que cette petite ville de Yakoutsk, quoique n’étant ni moderne ni belle, est, à mon idée, la plus intéressante de toutes celles de la Sibérie, par lesquelles j’ai passé. Elle fut fondée, il y a 500 ans, par les Cosaques, et il reste jusqu’à ce jour des débris de la forteresse pittoresque en bois, construite par eux pour se garantir contre les Yakoutes. La forteresse était formée d’un carré assez grand, pourvue de hautes tours, dont quatre restent encore debout; les bois en sont aussi durs et aussi solides qu’autrefois. Ils portent encore les marques des coups de flèche des aborigènes.

Ces derniers se réunirent une fois au nombre de dix mille, résolus à brûler la forteresse. A cet effet, ils se munirent chacun d’un paquet de broussailles desséchées et de branches d’arbres, qu’ils avaient l’intention d’empiler le long des murs extérieurs pour y mettre le feu. Ils firent un effort désespéré, mais quelques-uns ayant été tués par les balles, les autres prirent la fuite.

Les commandants cosaques de la forteresse étaient tellement cruels pour les habitants, qu’on raconte qu’un d’eux ne dînait jamais sans avoir fait pendre un ou deux Yakoutes sur l’échafaud érigé en pleine place publique. Outre la forteresse, il existe plusieurs vieilles églises grecques, et la ville est remplie de ruines et de croix qui indiquent l’endroit où se dressaient autrefois les autels des églises. Beaucoup des habitations sont en bois; mais avec leur verandah, leurs voûtes cloîtrées et leurs toits gothiques elles ont un aspect pittoresque tout à fait inattendu. Cependant toute la ville est antique, et la vie n’y semble pas prospère. Mais les survivants de la Jeannette, qui ont passé dans cette ville garderont longtemps le souvenir de la manière dont ils furent reçus par les autorités russes et particulièrement par le gouverneur général Tchernaieff, dont les soins paternels ne leur firent pas défaut un seul instant. Tout ce qu’il put faire, il le fit. Quant à moi, il ordonna au Maître de police d’être constamment à mes ordres, et l’ispravnik de la région fut envoyé, comme je l’ai déjà dit, à Aldan, pour préparer mon voyage en traîneau vers le nord. Il fut également chargé de retenir des relais de rennes tout le long du chemin jusqu’à Vercshoyansk.

A partir d’Yakoutsk jusqu’au delta, nous ne pourrons plus, faute de documents, suivre M. Jackson pas à pas comme nous l’avons fait jusqu’ici. Nous nous bornerons donc à indiquer en quelques mots, d’après ses lettres, les principaux incidents de cette partie de son voyage.

Une lettre écrite à bord du Pionneer, sur la Léna, nous apprend qu’il rencontra M. Melville à Semowyelak. Celui-ci revenait de son opération de la côte nord-ouest jusqu’à l’embouchure de l’Alenek, où il supposait que le lieutenant Chipp aurait pu être jeté par le vent du nord-est, qui soufflait le jour de la séparation des canots. La saison étant déjà avancée, M. Melville avait hâte d’en finir avec les recherches en visitant les côtes de la baie Borchaya jusqu’à Ustyansk et à l’embouchure de la Jana. De son côté, M. Jackson était pressé de se rendre au lieu où l’on avait trouvé les restes de l’infortuné de Long et de ses compagnons. Ils ne restèrent donc qu’un seul jour ensemble à Semowyelak; l’un partit vers l’est, tandis que l’autre se dirigeait vers l’ouest. Nous allons les laisser accomplir leur voyage pour reprendre l’histoire des recherches de Melville d’un peu plus loin et raconter brièvement, d’après ses dépêches et ses lettres, les débuts de sa seconde campagne et la découverte de ses malheureux compatriotes. D’ailleurs, nous retrouverons bientôt Melville et M. Jackson sur le chemin d’Irkoutsk, et alors ce dernier pourra nous fournir quelques détails sur la fin des opérations de la recherche entreprise pour retrouver le lieutenant Chipp.


CINQUIÈME PARTIE

LA CATASTROPHE