Cette dépêche est assez peu explicite et ne nous donne que peu de détails sur les faits et gestes de Melville; pour la compléter dans la mesure du possible, nous allons reproduire une autre lettre adressée par lui à l’éditeur du New-York Herald, et datée du même lieu.
Cath Cartha. Delta de la Léna. Sibérie orientale,
13 mars 1882.
Monsieur l’Editeur du Herald,
La localité d’où je vous écris, Cath Cartha, n’est autre chose qu’une station composée de quatre huttes, bâties sur l’une des nombreuses branches de la Léna, à environ 50 verstes d’Usterda où fut trouvé le dernier record de de Long. J’ai choisi ce point, parce que c’est la station la plus rapprochée de celle d’Usterda, qu’elle se trouve presque directement au sud de cette dernière et par conséquent sur la ligne que devait suivre de Long. C’est au reste le seul point de ces parages où l’on rencontre quatre huttes réunies. De ces quatre huttes, deux nous servent de demeures; nous avons entassé dans les deux autres, en outre de notre provision de poissons tous les objets que nous avons amené avec nous. Elles sont si basses qu’il est impossible de s’y tenir debout. Ma troupe se compose de neuf personnes, dont trois survivants de la Jeannette, trois personnes engagées à Yakoustsk, un Yakoute et sa femme et enfin un exilé russe. J’ai loué des attelages de chiens avec leurs conducteurs, à l’embouchure de la Léna. En outre tout ce qui reste d’attelage dans le pays est occupé à m’amener du poisson. Aussitôt que j’aurai suffisamment de nourriture pour mes gens et pour mes attelages, nous commencerons à fouiller toute la région qui s’étend de l’Olenek à la rivière Jana.
Je partirai demain en traîneau avec Ninderman et nos deux interprètes pour aller à Usterda et Sesteranek, afin de reprendre la piste de de Long au point où je l’ai perdue en décembre. J’ai bon espoir de retrouver de Long ainsi que ses papiers. Quant à Chipp, je crains qu’il n’ait jamais atteint la côte. Son canot était trop court pour affronter une mer aussi grosse que celle que nous eûmes le jour de notre séparation; Chipp était, à la vérité, le meilleur marin de la Jeannette, mais je crains que le temps n’ait été trop mauvais, non pour lui, mais pour son canot.
Depuis quelques semaines, nous avons eu le temps le plus rigoureux que j’ai jamais vu. Un certain nombre d’indigènes sont morts de froid pendant le mois dernier. En revenant du cap Buchoff, où j’étais allé acheter du poisson et louer des chiens, j’ai rencontré deux familles d’indigènes réfugiées dans une vieille hutte. La tempête les avait retenues là pendant huit jours, de sorte que leurs vivres étaient épuisés. Ces gens nous racontèrent que pendant ces huit jours, ils avaient perdu trois de leurs enfants, âgés de huit, de cinq et de trois ans. Ces pauvres petites créatures étaient mortes de froid. Je leur donnai du poisson et du thé, et leur promis que nos attelages les prendraient et les emmèneraient en retournant à Buchoff.
Le temps s’est un peu remis, je peux donc reprendre mes opérations de recherche, malgré la neige, qui en ce moment a une épaisseur énorme; elle couvre tout, jusqu’aux maisons, sur lesquelles on passerait sans les apercevoir, si la fumée qui sort des cheminées ne venait en révéler l’existence. Jamais la neige ne disparaît du sol dans ces contrées sous l’action des rayons du soleil, si ce n’est sur les points élevés; ce sont toujours les eaux du fleuve, lorsque celui-ci déborde, qui l’enlèvent bien avant le commencement de l’été arctique. Mais ces inondations couvrent toute la contrée que nous devons explorer, nous devons donc faire nos recherches auparavant qu’elles n’arrivent. Par ce qui précède, vous pouvez vous former, jusqu’à un certain point, une idée des difficultés qui nous attendent.
Au mois de septembre dernier, quand nous abordâmes à Buchoff, pas un seul des hommes de la baleinière n’était valide. Deux seulement pouvaient marcher un peu, mais pas assez pour faire un long trajet. La rivière était déjà recouverte d’une mince couche de glace, assez forte pour arrêter un bateau, fût-il poussé par des hommes vigoureux et bien portants, mais trop faible cependant pour qu’on pût oser s’aventurer à marcher dessus. Pendant le mois d’octobre, la rivière gèle, mais la glace se brise au moins une demi-douzaine de fois.
Longtemps ayant d’aller à Boulouni rejoindre Ninderman et Noros, j’avais la triste conviction que les peines de nos camarades étaient déjà finies. Je fis à cette époque tout ce que les circonstances me permettaient pour amener mes compagnons plus haut sur la rivière, et ensuite me porter au secours de de Long. En envoyant Danenhower et le reste de la troupe à Yakoutsk et en m’y rendant moi-même, je n’ai fait aucune perte de temps. On était alors, en effet, au milieu de l’hiver, et à cette époque de l’année, je ne pouvais rien faire dans le delta; d’un autre côté, il était nécessaire que je vinsse dans cette ville pour m’approvisionner de vivres pour le printemps et pour l’été, car c’est d’Yakoutsk qu’on tire tous les vivres qui sont consommés dans le delta; en outre, j’avais besoin de me rapprocher d’une station télégraphique, afin d’entrer en communication avec notre gouvernement.
Maintenant nous sommes sur les lieux à explorer et nous ferons tous nos efforts pour terminer notre œuvre à la satisfaction générale. Je suis pressé de sortir d’ici, car la fumée de nos huttes nous a rendus presque aveugles. Ces huttes n’ont d’autre cheminée qu’un trou ménagé dans le toit et par lequel la fumée sort difficilement, de sorte que je peux à peine écrire.