César nous a soumis une région immense et des villes innombrables, dont nous ne savions pas même le nom; et bien que n'ayant reçu de nous ni les forces, ni les sommes suffisantes, il a accompli son ouvrage avec une telle célérité, que nous avons appris la victoire avant d'avoir appris la guerre. Il a tout conduit d'une manière si sûre que c'est par les Gaulois eux-mêmes qu'il s'est fait ouvrir et la Celtique et la Bretagne. Et aujourd'hui cette Gaule qui nous a autrefois envoyé les Ambrons et les Cimbres vit en servitude, et s'occupe à l'agriculture comme l'Italie elle-même.

Oraison funèbre de César prononcée par Antoine, dans l'Histoire romaine de Dion Cassius, liv. XLIV.

Dion Cassius, historien grec, naquit à Nicée, en 155 ap. J.-C., et mourut après 235. Il remplit de hauts emplois sous les empereurs Commode, Pertinax et Alexandre Sévère. Son Histoire romaine s'étendait depuis l'arrivée d'Énée en Italie jusqu'au temps du consulat de Dion Cassius; des quatre-vingts livres qui la composaient, il n'en reste que dix-neuf.

DE LA CIVILISATION GAULOISE AVANT LA CONQUÊTE ROMAINE.

1. Organisation politique de la Gaule.

Les trois races des Belges, des Galls et des Aquitains différaient entre elles de langue, d'institutions politiques et de lois civiles. Elles se subdivisaient en plusieurs centaines de petites peuples, plus ou moins indépendants, fixés avec des destinées diverses dans les vallées qui sillonnent la Gaule ou sur les plateaux qui la dominent, défendant des intérêts souvent opposés, et adonnés à des travaux aussi variés que les contrées qu'ils cultivaient. Ces peuplades, ou cités indépendantes, étaient quelquefois unies par des liens de confédération, mais le plus souvent désunies par la passion ou l'intérêt. Aucune influence permanente ne dirigeait leurs mouvements; aucune discipline ne réglait leur action commune; aucune intelligence ne donnait à leur force collective la puissance de l'unité...... La Gaule n'avait donc point de constitution politique commune et régulière. Des formes différentes de gouvernement coexistaient sur le même territoire ou se succédaient avec le temps. Mais la moins constante et la moins goûtée était la forme monarchique. Ce ne fut jamais que pour de courtes années qu'un pouvoir unique put s'établir parmi les peuples appartenant à la même famille. Toutes les institutions étaient variables et changeantes, car la Gaule était gouvernée par des factions. Les passions individuelles étouffaient l'esprit public. Au demeurant, chaque état administrait librement ses affaires intérieures. La liberté communale régnait dans les cités, mais souvent avec le cortége de l'anarchie. Les Arvernes, les Séquanes (Francs-Comtois), les Éduens (Bourgogne), étaient en dispute perpétuelle pour la suprématie des confédérations. Cette agitation donnait de l'importance aux plus petits événements. La vie sociale était dans une instabilité continuelle. Dans chaque État, ou chaque confédération, les affaires se réglaient en assemblée publique. Mais rien ne prouve qu'avant l'invasion de César la Gaule eût des assemblées générales et périodiques où les questions d'intérêt territorial et commun fussent examinées et décidées. Tous les textes allégués à ce sujet ne se rapportent qu'à des réunions extraordinaires, motivées par la nécessité momentanée de la défense contre les Romains.

La puissance nationale était encore morcelée et comme éparpillée par le régime des clans, régime analogue au système féodal dans ce que ce dernier avait de plus arbitraire et de plus diversifié, mais dépourvu de la gigantesque unité de la hiérarchie, et qui paraît avoir été répandu anciennement dans l'Occident, comme le régime patriarcal dans l'Orient. Il était tellement propre à la race celtique qu'il s'est maintenu en Écosse et en Irlande jusqu'à la destruction de l'indépendance politique de ces contrées. César considère le système des clans sous la forme romaine du patronat et de la clientèle. Il s'appliquait aux individus comme aux cités, et de même que les premiers choisissaient un patron puissant dont ils devenaient souvent les serviteurs dévoués à la vie et à la mort[79], de même les petits États se plaçaient sous la protection et l'obéissance d'un peuple puissant. Mais ce lien était purement moral ou politique; il n'emportait aucune obligation de tribut. La soumission au tribut était une condition réservée aux peuples vaincus. Ce patronat paraît avoir reposé de toute antiquité, dans les villes, sur le libre consentement de ceux qui s'y soumettaient, et en cela il se rapprochait du comitatus germanique. Mais nul doute que l'obligation du client ne fût au moins viagère; dans les campagnes, elle a dû constituer un droit héréditaire, comme dans les clans écossais.....

Les peuples de la Gaule n'avaient à vrai dire qu'un lien commun, qu'un seul élément d'unité: c'était la religion. Une constitution théocratique, à la tête de laquelle se trouvait une caste plus ou moins puissante, selon les temps et selon les lieux, imprima momentanément une communauté d'action au gouvernement des clans. Les druides formaient une caste supérieure comme les brahmes et les mages. Mais ils avaient été contraints d'abandonner le principe de l'hérédité. Au temps de César, ils ne se recrutaient plus que par l'initiation et le noviciat. Malgré la force qu'avait encore leur association hiérarchique, cette révolution fut fatale à la race celtique; car, appuyés seulement sur l'autorité religieuse, disséminés sur une vaste étendue de territoire, et placés, par l'application du principe électif, dans une contradiction fréquente avec leurs traditions et leurs coutumes mystérieuses, ils ne purent prendre un ascendant décisif sur la puissance des clans et les diriger vers un but politique. Leur ambition fut réduite à la domination du collége des prêtres, et ne s'éleva point à l'intérêt d'État. Elle abaissa les caractères et leur communiqua un fanatisme stérile, au lieu de donner aux âmes une activité féconde, ferme et durable; car l'organisation religieuse, quelque habilement disposée qu'elle soit, ne tient pas lieu d'organisation politique pour soutenir et développer la vitalité des nations. Le corps redoutable des druides demeura donc impuissant pour civiliser et pour défendre la Gaule; il ne put ni arrêter ni diriger un mouvement démocratique qui se manifestait dans les villes et qui tendait à dissoudre le pouvoir fondé sur la distinction des rangs, des castes et des lois héréditaires....

Les anciennes formes de la vie gallique étaient en voie de dissolution au moment de l'invasion romaine. L'anarchie se manifestait par une méfiance générale et par une haine jalouse qui s'attachait à tous les personnages éminents, quelque noble et patriotique que fût leur caractère: je ne citerai que l'exemple de Vercingétorix. Aussi une simple commune italienne, que les Celtes avaient jadis réduite aux abois, eut raison de leur effrayante puissance, par sa fermeté inébranlable et l'habile persistance de sa politique. Les Romains, si souvent maltraités, reportèrent la guerre dans les foyers des Celtes et finirent par les subjuguer. César lui-même atteste que les Celtes étaient déchus de leur ancienne vigueur lorsqu'il entreprit la conquête des Gaules.....