«J'étais toujours inquiet quand nous vivions tous les deux, maintenant je ne crains rien; je suis seul!»

Ce dernier trait est d'une tendresse sublime.

Ce caractère de la poésie héroïque primitive est le même parmi tous les peuples barbares; il se retrouve chez l'Iroquois qui précéda la société dans les forêts du Canada, comme chez le Grec redevenu sauvage, qui survit à la société sur ces montagnes du Pinde, où il n'est resté que la muse armée. «Je ne crains pas la mort, disait l'Iroquois; je me ris des tourments. Que ne puis-je dévorer le cœur de mes ennemis!»

«Mange, oiseau (c'est une tête qui parle à un aigle, dans l'énergique traduction de M. Fauriel); mange, oiseau, mange ma jeunesse; repais-toi de ma bravoure; ton aile en deviendra grande d'une aune, et ta serre d'un empan[183]

Les lois mêmes étaient du domaine de la poésie. Un homme d'un rare talent dans l'histoire, M. Thierry, a fort ingénieusement remarqué que les premières lignes du prologue de la loi salique semblent être le texte littéral d'une ancienne chanson; il les rend ainsi, d'un style ferme et noble:

«La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur, forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d'hérésie; lorsqu'elle était encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science, selon la nature de ses qualités; désirant la justice, gardant sa pitié; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.

«Vive le Christ, qui aime les Franks! Qu'il regarde leur royaume...... Cette nation est celle qui, petite en nombre, mais brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains.»

La métaphore abondait dans les chants des scaldes: les fleuves sont la sueur de la terre et le sang des vallées, les flèches sont les filles de l'infortune, la hache est la main de l'homicide, l'herbe est la chevelure de la terre, la terre est le vaisseau qui flotte sur les âges, la mer est le champ des pirates, un vaisseau est leur patin ou le coursier des flots.

Les Scandinaves avaient de plus quelques poésies mythologiques. «Les déesses qui président aux combats, les belles Walkyries, étaient à cheval, couvertes de leur casque et de leur bouclier. Allons, disent-elles, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux.»

Les premiers préceptes moraux étaient aussi confiés en vers à la mémoire: «L'hôte qui vient chez vous a les genoux froids, donnez-lui du feu. Il n'y a rien de plus inutile que de trop boire de bière: l'oiseau de l'oubli chante devant ceux qui s'enivrent, et leur dérobe leur âme. Le gourmand mange sa mort. Quand un homme allume du feu, la mort entre chez lui avant que ce feu soit éteint. Louez la beauté du jour quand il sera fini. Ne vous fiez ni à la glace d'une nuit, ni au serpent qui dort, ni au tronçon de l'épée, ni au champ nouvellement semé.»