Enfin les barbares connaissaient aussi les chants d'amour: «Je me battis dans ma jeunesse avec les peuples de Devonstheim, je tuai leur jeune roi; cependant une fille de Russie me méprise.

«Je sais faire huit exercices: je me tiens ferme à cheval, je nage, je glisse sur des patins, je lance le javelot, je manie la rame; cependant une fille de Russie me méprise[184]

Plusieurs siècles après la conquête de l'empire romain, l'usage des hymnes guerriers continua: les défaites amenaient des complaintes latines, dont l'air est quelquefois noté dans les vieux manuscrits: Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle, qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du huitième, du neuvième et du dixième siècle. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. «J'ai connu un roi appelé le seigneur Louis, qui servait Dieu de bon cœur, parce que Dieu le récompensait.... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis[185].» Personne n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons des Germains.

La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglais sur les Danois, et l'Histoire de Norvège, l'apothéose d'un pirate du Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion[186].

Les nautoniers normands célébraient eux-mêmes leurs courses; un d'entre eux disait: «Je suis né dans le haut pays de Norvège, chez des peuples habiles à manier l'arc; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les écueils, loin du séjour des hommes.» Et ce scalde des mers avait raison, puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique.

Ces rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, qui fut comme le dernier chant de l'Europe barbare. «A la bataille d'Hastings, dit admirablement le grand peintre d'histoire que je viens de citer, un Normand appelé Taillefer poussa son cheval en avant du front de la bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main droite; les Normands répétaient ses refrains, ou criaient: Dieu aide! Dieu aide!»

Wace nous a conservé le même fait dans une autre langue:

Taillefer, qui moult bien chantoit,

Sur un cheval qui tost alloit,

Devant eus alloit chantant