La cité des dieux est placée sous le chêne Ygg-Drasill, qui ombrage le monde. Plusieurs villes existent dans le ciel.

Le dieu Thor est fils aîné d'Odin; Tyr est la divinité des victoires. Heindall aux dents d'or a été engendré par neuf vierges. Loke est l'artisan des tromperies. Le loup Fenris est fils de Loke; enchaîné avec difficulté par les dieux, il sort de sa bouche une écume qui devient la source du fleuve Vam (les vices).

Frigga est la principale des déesses guerrières, qui sont au nombre de douze; elles se nomment Walkyries: Gadur, Rosta et Skulda (l'avenir), la plus jeune des douze fées, vont tous les jours à cheval choisir les morts[188].

Il y a dans le ciel un grande salle, le Valhalla, où les braves sont reçus après leur vie. Cette salle a cinq cent quarante portes; par chacune de ces portes sortent huit cents guerriers morts pour se battre contre le loup. Ces vaillants squelettes s'amusent à se briser les os, et viennent ensuite dîner ensemble: ils boivent le lait de la chèvre Heidruna, qui broute les feuilles de l'arbre Lœrada. Ce lait est de l'hydromel: on en remplit tous les jours une cruche assez large pour enivrer les héros décédés. Le monde finira par un embrasement.

Des magiciens ou des fées, des prophétesses, des dieux défigurés empruntés de la mythologie grecque, se retrouvaient dans le culte de certains barbares. Le surnaturel est le naturel même de l'esprit de l'homme: est-il rien de plus étonnant que de voir des Esquimaux assemblés autour d'un sorcier sur leur mer solide, à l'entrée même de ce passage si longtemps cherché[189], qu'une éternelle barrière de glace fermait au vaisseau de l'intrépide capitaine Parry?

De la religion des barbares descendons à leurs gouvernements.

Ces gouvernements paraissent avoir été en général des espèces de républiques militaires, dont les chefs étaient électifs, ou passagèrement héréditaires, par l'effet de la tendresse, de la gloire, ou de la tyrannie paternelle. Toute l'antiquité européenne du paganisme et de la barbarie n'a connu que la souveraineté élective: la souveraineté héréditaire fut l'ouvrage du christianisme; souveraineté même qui ne s'établit qu'au moyen d'une sorte de surprise, laissant dormir le droit à côté du fait.

La société naturelle présente les variétés de gouvernement de la société civilisée: le despotisme, la monarchie absolue, la monarchie tempérée, la république aristocratique ou démocratique. Souvent même les nations sauvages ont imaginé des formes politiques d'une complication et d'une finesse prodigieuses, comme le prouvait le gouvernement des Hurons. Quelques tribus germaniques, par l'élection du roi et du chef de guerre, créaient deux autorités souveraines indépendantes l'une de l'autre: combinaison extraordinaire.

Les peuples sortis de l'orient de l'Asie différaient en constitutions des peuples venus du nord de l'Europe: la cour d'Attila offrait le spectacle du sérail de Stamboul ou des palais de Pékin, mais avec une différence notable; les femmes paraissaient publiquement chez les Huns; Maximin fut présenté à Cerca, principale reine ou sultane favorite d'Attila: elle était couchée sur un divan; ses suivantes brodaient assises en rond sur les tapis qui couvraient le plancher. La veuve de Bléda avait envoyé en présents aux ambassadeurs de belles esclaves.

Les barbares, qui en raison de quelques usages particuliers ressemblaient aux sauvages que j'ai vus au Nouveau Monde, différaient d'eux essentiellement sous d'autres rapports. Une centaine de Hurons, dont le chef tout nu portait un chapeau brodé à trois cornes, servaient autrefois le gouverneur français du Canada: les pourrait-on comparer à ces troupes de race slave ou germanique auxiliaires des troupes romaines? Les Iroquois au temps de leur plus grande prospérité n'armaient pas plus de dix mille guerriers: les seuls Goths mettaient, comme un excédant de leur conscription militaire, un corps de cinquante mille hommes à la solde des empereurs; dans le quatrième et dans le cinquième siècle, les légions entières étaient composées de barbares. Attila réunissait sous ses drapeaux sept cent mille combattants, ce qu'à peine serait en état de fournir aujourd'hui la nation la plus populeuse de l'Europe. On voit aussi dans les charges du palais et de l'empire, des Franks, des Goths, des Suèves, des Vandales: nourrir, vêtir, équiper tant d'hommes, est le fait d'une société déjà poussée loin dans les arts industriels; prendre part aux affaires de la civilisation grecque et romaine suppose un développement considérable de l'intelligence. La bizarrerie des coutumes et des mœurs n'infirme pas cette assertion: l'état politique peut être très-avancé chez un peuple, et les individus de ce peuple conserver les habitudes de l'état de nature.