Nepos fit donc partir en toute hâte pour la Gaule Licinianus de Ravenne, personnage plus considéré encore pour l'intégrité de son caractère que pour son rang de questeur. Il apportait à Ecdicius le titre de patrice, qui lui avait été promis par l'empereur Anthémius, et qu'il venait de gagner par la belle résistance qu'il avait opposée à Euric[241]. Ce n'était là que la moindre partie de sa mission, mais il y a de l'obscurité sur tout le reste. Nous verrons tout à l'heure trois évêques, Græcus de Marseille, Fauste de Riez, Leontius d'Arles, investis de pouvoirs extraordinaires pour traiter de la paix avec Euric; il est plus que probable que ces pouvoirs leur furent conférés, au nom de l'empereur Nepos, par le questeur Licinianus. Enfin il paraît que, soit à Narbonne, soit à Toulouse, cet envoyé eut une conférence avec Euric. Il n'existe pas le moindre indice des résultats de cette conférence; mais, s'il est permis de les construire sur l'ensemble des événements qui s'y rattachent, on n'est point embarrassé à les deviner. Il est évident que l'Empire convint avec Euric de lui abandonner tous les pays qu'il avait déjà conquis jusqu'à la Loire et jusqu'au Rhône, y compris l'Arvernie elle-même, à condition qu'il ne franchirait pas ces nouvelles limites.
Ce fut très-probablement au mois de juillet ou d'août de l'an 474 qu'eut lieu cette négociation, ou, pour rester dans des termes plus généraux, la mission du questeur Licinianus. Les Arvernes, dont le territoire était en ce moment libre d'ennemis, furent aisément informés de l'arrivée du questeur et s'attendaient, d'un jour à l'autre, à apprendre quelque chose de positif sur l'objet de son voyage, lorsque les Goths, reparaissant tout à coup devant Clermont, en recommencèrent le siége et leur coupèrent toute communication avec le reste de la Gaule.
Des divers siéges soutenus par les Arvernes contre les armées d'Euric, celui-ci est le dernier, probablement le plus mémorable, et le seul au sujet duquel on trouve quelques détails épars çà et là dans diverses lettres de Sidoine Apollinaire. Je les ai soigneusement recueillis, en tâchant de les coordonner et de les réduire d'une expression oratoire maniérée à une expression plus historique et plus simple.
Rien n'annonce que l'armée des assiégeants fût commandée par Euric en personne; il est plus probable qu'elle l'était par ses généraux. Elle n'était pas uniquement composée de Goths; beaucoup de Gallo-Romains en faisaient partie, lesquels, si résignés qu'ils fussent à la domination d'Euric, ne le servaient probablement pas sans répugnance et sans douleur contre des hommes de même race et de même langue qu'eux.
Ecdicius, enfermé dans la place, la défendait cette fois comme les précédentes; mais Ecdicius était un guerrier d'une bravoure toute chevaleresque, pour lequel ce n'eût point été assez de résister à l'ennemi, et qui voulait l'étonner. Un jour que les Goths paraissaient fort animés à l'attaque des remparts, Ecdicius conçoit l'idée de faire brusquement diversion à cette attaque; il sort à cheval, suivi seulement de dix-huit compagnons aussi intrépides que lui, franchit les fossés, paraît tout à coup dans le camp ennemi, et s'élance au milieu d'un détachement de plusieurs milliers de Goths. Les premiers qui l'ont reconnu sont saisis de frayeur et prennent la fuite. La terreur gagne tout le détachement; elle gagne l'armée entière, qui, renonçant à l'attaque des murs, se réfugie en désordre sur un monticule voisin, poursuivie par Ecdicius, qui en tue quelques-uns des plus braves, les derniers et les plus lents à fuir. L'intrépide Arverne occupe un instant en vainqueur la plaine que vient de lui abandonner l'ennemi, et rentre dans la ville aux applaudissements et aux transports de tous les habitants qui l'ont vu du haut des remparts. Il peut y avoir dans le merveilleux de ce trait quelque chose qui tienne à l'exagération ou à l'omission de quelqu'une de ses circonstances; mais, dût-on beaucoup en rabattre, il y resterait encore de quoi prouver qu'en faisant la guerre aux Goths, Ecdicius s'était conduit de manière à leur donner une haute idée de sa bravoure.
C'était principalement par la famine et par la ruine générale du pays que les assiégeants espéraient contraindre enfin les Arvernes à se rendre; aussi détachaient-ils de tous côtés des corps de troupes pour battre au loin la contrée, avec la consigne d'y tout détruire ou tout enlever. Ecdicius résolut d'arrêter ces dégâts: il leva à ses frais, organisa une petite armée mobile, à la tête de laquelle il tint la campagne contre les corps détachés de l'ennemi qui la ravageaient, et en traita plusieurs de manière à leur ôter toute envie de recommencer leurs excursions.
Ecdicius eut alors le loisir de tenter une expédition plus hardie, mais sur laquelle Sidoine a malheureusement laissé beaucoup de vague et d'obscurité. Informé, à ce qu'il paraît, de la marche d'un renfort qui arrivait aux assiégeants, il se porta avec sa petite armée au-devant de lui, animé par l'espoir de l'anéantir. Il le rencontra à la distance d'une ou deux marches de la ville. Un combat sanglant s'engagea, lequel dura jusqu'à la nuit, chaque parti se maintenant sur son terrain. Cependant les auxiliaires des assiégeants avaient beaucoup plus souffert que la troupe d'Ecdicius, et ils étaient résolus à battre en retraite sans attendre une nouvelle attaque. Une considération les arrêtait: ils n'avaient pas eu le temps de donner la sépulture aux nombreux cadavres des leurs restés sur le champ de bataille, et ils regardaient comme une honte de les abandonner à un ennemi qui pourrait les compter à son aise et les fouler aux pieds. Ce scrupule et les déterminations qui s'ensuivirent indiquent, ce me semble, des Barbares qui, dans ce cas, ne pouvaient guère être que des Goths. Ces peuples attachaient, en général, la plus haute importance et une sorte de point d'honneur à la sépulture de leurs guerriers morts sur le champ de bataille.
Dans leur embarras, les adversaires d'Ecdicius coupèrent à leurs morts la tête, qu'ils purent enterrer aisément, et laissèrent les corps là où ils étaient tombés. Mais le jour venu, soit qu'ils eussent repris courage, soit qu'ils éprouvassent à la vue de ces cadavres décapités, une pitié qu'ils n'avaient pas d'abord sentie, ils se mirent à leur donner la sépulture, mais à la hâte, sans l'ordre, sans le soin accoutumés en pareil cas, et en hommes qui craignent à chaque instant d'être interrompus; et ils le furent. Ecdicius les ayant attaqués et les poussant de nouveau devant lui, tout ce qu'ils purent faire fut de charger sur de nombreux chariots et d'emmener avec eux les corps qu'ils n'avaient pas encore eu le temps d'ensevelir; mais à mesure qu'ils rencontraient une habitation, une chaumière déserte, ils y mettaient le feu et y jetaient quelques-uns de ces corps auxquels les débris embrasés de la chaumière servaient à la fois de bûcher et de tombeau.
Cependant les vivres, rares pour tous dans un pays ravagé plusieurs années de suite, commençaient à manquer aux assiégés; ils étaient réduits à manger les herbes qui poussaient dans les crevasses de leurs murs, mais ils ne parlaient point de se rendre. Ils ne voyaient plus, du haut de leurs remparts ébranlés, que villages et maisons incendiées, que campagnes blanches d'ossements, et ils songeaient encore à résister. L'hiver était venu; mais, en dépit de ses pluies, de ses neiges, de ses longues et orageuses nuits, ils ne songeaient point à abandonner la garde de leurs murs. Enfin, pour que rien ne manquât aux misères des assiégés, ils se divisèrent en deux partis, dont il paraît que l'un, croyant avoir assez souffert pour l'honneur, partout ailleurs abandonné, du nom romain, voulait se rendre aux Wisigoths. Ce fut le parti qui préférait mourir pour les lois romaines à vivre sous la domination des Barbares, qui l'emporta jusqu'à la fin, qui continua à combattre du haut de ses murs délabrés. Tant de constance lassa les Wisigoths; ils levèrent le siége encore une fois, et encore une fois les Arvernes respirèrent et se crurent libres.
Leur premier souci fut de savoir où en étaient les négociations entre les Wisigoths et l'Empire. Sidoine Apollinaire écrivit à un noble et puissant Narbonésien, nommé Félix, à portée d'être bien informé de tout ce qu'il y avait déjà de fait ou de prêt à se faire à ce sujet, et ce fut de lui, selon toute apparence, qu'il apprit qu'une paix était sur le point d'être conclue entre Euric et l'empereur Nepos, par l'intermédiaire des évêques de Marseille, de Riez et d'Arles, et que la principale condition de cette paix était la cession de l'Arvernie aux Wisigoths.