A cette nouvelle, Sidoine, outré de dépit et accablé de douleur, écrivit à Græcus, l'un des trois évêques désignés, une lettre que je traduis en entier, sauf deux ou trois traits de mauvais goût, heureusement intraduisibles.
Sidoine à Græcus.
«Le porteur accoutumé de mes lettres, Amantius, va, si du moins la traversée est bonne, regagner son port de Marseille, emportant chez lui, comme à l'ordinaire, quelque peu de butin fait ici. Je saisirais cette occasion de jaser gaiement avec vous, s'il était possible de s'entretenir de choses gaies quand on en subit de tristes. Or, c'est où nous en sommes, dans ce coin disgracié de pays qui, si la renommée dit vrai, va être plus malheureux par la paix qu'il ne l'a été par la guerre. Il s'agit de payer la liberté d'autrui de notre servitude; de la servitude des Arvernes, ô douleur! de ces Arvernes qui anciennement osèrent se dire les frères des Latins, les descendants des Troyens; qui, de nos jours, ont repoussé par leurs propres forces les attaques des ennemis publics, et qui, souvent assiégés par les Goths, loin de trembler dans leurs murailles, ont fait trembler leurs adversaires dans leurs camps!
«Ce sont ces mêmes Arvernes qui, lorsqu'il a fallu tenir tête aux Barbares de leur voisinage, ont été à la fois généraux et soldats. Dans les vicissitudes de ces guerres, tout le fruit du succès a été pour vous, pour eux tout le désastre des revers.
«Cette paix, dont on parle, est-elle donc ce qu'ont mérité nos privations, nos murs et nos champs ravagés par le fer, le feu et la peste, nos guerriers exténués par la fatigue? Est-ce dans l'espoir d'une paix semblable que nous nous sommes nourris des herbes cueillies dans les crevasses de nos remparts, fréquemment empoisonnées par des plantes vénéneuses que nous ne savions point discerner, et cueillies d'une main aussi livide qu'elles? Tous ces actes, de tels actes de dévouement n'auront-ils, comme on l'assure, abouti qu'à notre perte?
«Ah! ne souffrez pas, nous vous en conjurons, un traité si funeste et si honteux! vous êtes les intermédiaires de toutes les négociations; c'est à vous les premiers que sont communiqués, en l'absence de l'Empereur, les décisions prises, et soumises les décisions à prendre. Écoutez donc, nous vous en conjurons, écoutez une âpre vérité, un reproche qui doit être pardonné à la douleur; vous vous réunissez rarement, et quand vous vous réunissez, c'est moins pour remédier aux maux publics que pour traiter de vos intérêts privés. A force d'actes pareils, vous ne serez bientôt plus les premiers, mais les derniers des évêques. Le prestige ne saurait durer, et ceux là ne seront pas longtemps qualifiés de supérieurs auxquels les inférieurs ont déjà commencé à manquer.
«Empêchez donc, rompez à tout prix une paix si honteuse. Nous faut-il combattre encore, être encore assiégés, être encore affamés? Nous sommes prêts, nous sommes contents. Mais si nous sommes livrés, n'ayant point été vaincus, il sera constaté que vous avez trouvé, en nous livrant, un lâche expédient pour faire votre paix avec le Barbare.
«Mais à quoi bon lâcher le frein à une douleur excessive! N'accusez pas des affligés. Tout autre pays libre en serait quitte pour la servitude: le nôtre doit s'attendre à des châtiments. Ainsi donc, si vous ne pouvez nous sauver, obtenez du moins par vos instances la vie sauve à ceux qui vont perdre la liberté. Apprêtez des terres pour les exilés, des rançons pour les captifs, des provisions pour ceux qui auront voyage à faire. Si nos murs s'ouvrent à l'ennemi, que les vôtres ne soient pas fermés à des hôtes[242].»
Cette lettre fit peut-être rougir un peu ceux à qui elle s'adressait, mais elle ne fit rien de plus. La paix, déjà convenue entre l'Empire et les Wisigoths, fut définitivement conclue à des conditions dont une seule est bien connue, la cession de l'Arvernie à ces derniers.
Euric se hâta d'occuper cette belle province. Il en donna le gouvernement, avec le titre de duc, à un nommé Victorius, qui en était l'un des principaux personnages. Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, qui ont eu l'un et l'autre l'occasion de parler de ce Victorius, en parlent d'une manière fort diverse. Le premier en fait, bien qu'en termes généraux, un éloge flatteur, et manifeste pour lui beaucoup de considération et d'attachement[243]; Grégoire de Tours le représente comme un mauvais magistrat, qui se fit détester pour ses violences et ses impudiques déportements, au point qu'il fut obligé de s'enfuir, afin d'échapper aux Arvernes qui voulaient le tuer[244].