Ce poëme, dont aucun auteur n'a parlé jusqu'ici, à l'exception de M. Barrois, qui a commis une méprise[1], est un des plus curieux et des plus extraordinaires que la littérature françoise au XIIIe siècle ait produits. Il roule sur les faits et gestes d'un voleur, d'un pirate, fameux dans la première moitié du XIIIe siècle, espèce de Robin Hood boulonnois que les chroniques se plaisent à flétrir et dont elles rapportent la mort tragique dans les mêmes termes que le roman françois.
Et si nous nous servons du mot roman, l'on ne doit pas croire que nous pensions que toutes les aventures qui y sont rapportées soient le fruit de l'imagination d'un trouverre. Hormis quelques merveilles produites par la magie dont Eustache passoit pour posséder les secrets les plus rares, ces aventures, toutes singulières et plaisantes qu'elles sont, ne présentent rien que de très vraisemblable, et dans les chroniques contemporaines les plus dignes de foi, nous en rencontrons à chaque page de plus incroyables. En outre, dans les ouvrages des historiens de la même époque, nous retrouvons les noms d'Eustache, de ceux qui figurent dans le roman que nous publions et quelques-uns des détails que le trouverre a mis en rimes. Ainsi Lambert d'Ardres nous apprend, dans son histoire des comtes de Guines, qu'à une certaine époque, Eustache le Moine étoit sénéchal de Renaud comte de Boulogne[2]: c'est probablement en raison de cette qualité qu'il est nommé comme témoin dans un diplôme du 4 mai de l'an 1212[3]. Or cette dignité jointe au témoignage de notre roman (p. 12, v. 305), prouveroit qu'Eustache étoit Boulonnois et non Flamand, ainsi que le dit Lefebvre dans son Histoire générale et particuliere de Calais et du Calaisis[4]: opinion qui se retrouve dans une variante de la chronique de M. Paris[5]. Cette variante nous dit encore qu'Eustache, qui d'abord s'étoit fait moine, avoit ensuite jeté le froc aux orties pour jouir de l'héritage de ses frères qui étoient décédés sans héritiers; mais cela est faux, car les frères d'Eustache sont nommés après la mort de celui-ci dans l'acte de la paix qui intervint entre le roi d'Angleterre Henry III, et Louis fils aîné du roi Philippe-Auguste, en 1217[6].
Quoi qu'il en soit, les chroniques se taisent ensuite sur le compte d'Eustache jusqu'à ce qu'elles aient à parler du combat dans lequel il perdit la vie. Mais nous trouvons d'autres renseignements sur lui dans des pièces dont l'autorité a encore plus de poids, et ces renseignements nous instruisent de faits qu'on chercheroit vainement dans les chroniques: nous voulons parler des lettres closes des rois d'Angleterre que vient de publier notre savant et excellent ami M. Thomas Duffus Hardy, attaché aux archives de la Tour de Londres. Dans cet ouvrage, auquel on ne sauroit accorder trop d'éloges, nous trouvons les pièces suivantes relatives à Eustache:
I. «Le Roi (Jean), à Enguerrand de Sandwich, etc. Nous vous mandons que les deniers qu'Eustache le Moyne et les hommes de justice ont arrêtés et que vous avez en votre garde, vous les délivriez, pour les garder, à notre cher W., archidiacre de Taunton, parce que nous lui avons mandé qu'il les reçoive de vous. Témoin, moi-même, à Gillingeham, le 13 novembre (1205). Par Philippe de Lucy.
II. «Il est ordonné à W., archidiacre de Taunton, que vous (archidiacre) preniez d'Enguerrand de Sandwich, pour les garder dans la main du Roi, les deniers qu'Eustache le Moyne et les hommes de justice ont arrêtés et que le même Enguerrand a en sa garde, parce qu'il a été mandé à ce dernier qu'il vous les délivre.
III. «Le Roi, au vicomte de Norfolk, etc. Sachez que nous avons donné répit à Eustache le Moine pour le payement des vingt marcs qu'il nous doit, jusqu'à la Saint-André, c'est pourquoi nous vous mandons que vous mettiez en répit, jusqu'à la fête susdite, la demande que vous lui en faites, et que vous le laissiez jouir en paix, tant qu'il sera présent à notre service et tant qu'il nous plaira, de deux marquées de terre dont lui Eustache a été saisi dans l'étendue de votre juridiction. Témoin, G., fils de Pierre, à Westminster le 13 octobre (1212). Par le même, en présence des barons de l'Échiquier.
IV. «Le Roi, au connétable du château de Porchester, salut. Nous vous mandons que vous gardiez, sur votre responsabilité, dans le château susdit, de la manière qu'il vous plaira et sans nuire à sa sûreté, les chevaliers et frère Eustache le Moine que les hommes de Philippe d'Aubigny ont conduit jusqu'à Porchester, et que vous leur trouviez à manger à leurs frais autant qu'ils auront de quoi. S'ils le désirent, vous aurez à leur trouver un messager pour aller vers leurs amis, afin que ceux-ci procurent aux prisonniers ce qui leur est nécessaire. Quant aux treize serviteurs qui, outre les susdits, ont été amenés, vous les délivrerez au vicomte de Southampton qui les fera conduire jusqu'à Winton, comme nous le lui avons mandé. Témoin, moi-même, à Saint-Edmond, le 13 novembre (1214).
V. «Il est mandé au vicomte de Norfolk qu'il fasse avoir à William de Cuntes la terre que possédoit Eustache le Moine dans Swafham, qui est de l'honneur de Bretagne, car le Roi la lui a accordée. Témoin, moi-même, le 23 février (1216)[7].»
Comme nous l'avons déjà dit, les chroniques ne parlent plus d'Eustache qu'à propos du combat où il périt, cependant l'une d'elles rapporte que, quelque temps auparavant, Philippe-Auguste disoit à Walo, légat du pape, qui lui demandoit un sauf-conduit jusqu'à la mer, pour aller en Angleterre: «Nous vous en donnerons un volontiers pour tout notre propre royaume; mais si par hasard vous tombez entre les mains d'Eustache le Moine, ou des autres hommes de Louis qui gardent les bords de la mer, et que quelque malheur vous arrive, ne nous l'imputez pas[8].»
En 1215, Philippe-Auguste envoya aux barons anglois révoltés contre le roi Jean des machines de guerre par Eustache le Moine[9].