C'est encore par Eustache que fut rassemblée à Calais la flotte qui porta en Angleterre les vengeurs d'Arthur de Bretagne[10].
Nous ne ferons pas ici le récit de la guerre que la mort de ce jeune et malheureux prince suscita contre le roi Jean; l'histoire en est trop connue, nous nous bornerons à rapporter le passage de Mathieu Paris, ou plutôt de Roger de Wendower, dont il a presque partout copié mot pour mot l'ouvrage, et ceux des autres chroniqueurs qui concernent le combat naval où Eustache perdit la vie:
«Le jour de l'apôtre saint Barthélemy (le 24 août 1217), dit le moine de Saint-Alban, la flotte Françoise fut confiée à Eustache le Moine, homme couvert de crimes, afin qu'il la conduisît sans male encontre à la ville de Londres, et la remît en bon état au prince Louis. Les soldats susdits s'étant en conséquence mis en mer eurent un vent arrière qui les poussoit violemment vers l'Angleterre; mais ils n'avoient aucune connoissance des embûches qu'on leur avoit dressées. Ils avoient donc parcouru une grande partie de leur route lorsqu'ils rencontrèrent les corsaires du roi d'Angleterre qui venoient obliquement. Ceux-ci voyant que leurs adversaires avoient quatre grands navires et un nombre plus considérable de petits et de barques armées, redoutèrent d'engager un combat naval avec le peu qu'ils en avoient; car, tant barques que vaisseaux d'autre espèce, la totalité des leurs, bien comptée, n'excédoit pas quarante; mais enfin, animés par le souvenir de ce qui étoit arrivé à Lincoln, où un petit nombre avoit triomphé d'un plus grand[11], ils s'élancèrent hardiment sur les derrières de l'ennemi. Les François à leur aspect coururent aux armes et résistèrent à leurs adversaires sinon avec avantage tout au moins avec valeur. Philippe d'Aubigny et les frondeurs avec les archers, lançant au travers des François des traits mortels, firent en très peu de temps un grand carnage de ceux qui leur résistoient. Les Anglois avoient en outre des barques armées d'un éperon de fer avec lequel ils perforoient les navires de leurs adversaires; de cette manière ils en coulèrent bas un grand nombre en un moment. Ils avoient aussi de la chaux vive réduite en poudre subtile qu'ils lançoient en l'air et que le vent portoit dans les yeux des François qu'elle aveugloit. La mêlée devint très chaude; mais ceux des François qui n'avoient point l'habitude de se battre en mer furent bientôt mis hors de combat, car les Anglois, guerriers et exercés dans les combats de mer comme ils le sont, les perçoient de traits et de flêches, les perforoient à coups de lance, les égorgeoient avec leurs poignards et leurs épées, ou crevoient les nefs ennemies, et submergeoient ceux qu'elles portoient. Ces malheureux étoient en outre aveuglés par la chaux et n'avoient ni l'espoir d'être secourus ni la possibilité de fuir. C'est ce qui fit que plusieurs, craignant d'être pris vivans par leurs ennemis se précipitèrent de leur propre mouvement dans les flots de la mer, aimant mieux mourir que d'être en proie au caprice et à la volonté de leurs adversaires, selon cette maxime de Sénèque: mourir par la volonté d'un ennemi, c'est mourir deux fois. Tous ceux qui étoient restés vivans parmi les François les plus nobles ayant été pris, les Anglois victorieux attachèrent tous les vaisseaux conquis avec des câbles et revinrent à Douvres pleins de joie et louant Dieu dans ses œuvres. Les soldats du château voyant un effet imprévu de la Providence sortirent à la rencontre des Anglois et serrèrent de liens plus étroits les malheureux François. Parmi les autres l'on trouva à fond de cale et dans la sentine d'un navire Eustache le Moine, traître au roi d'Angleterre et pirate très-méchant, qui avoit été long-temps cherché et que l'on désiroit beaucoup trouver. Quand celui-ci se sentit pris, il offrit pour avoir saufs sa vie et ses membres une somme d'argent inestimable, et promit une fidélité inviolable au roi d'Angleterre; mais Richard, bâtard du roi Jean, le saisit et lui dit: «Jamais, traître pervers, tu ne séduiras dorénavant qui que ce soit par tes promesses mensongères.» Après ces mots, il tira son glaive et coupa la tête à Eustache[12].»
Un manuscrit de la Bibliothèque Cottonienne qui a été brûlé contenoit le même récit, mais avec plus de détails. Le voici:
«Hubert de Burgh ayant reçu quelques chevaliers choisis d'avance comme Henry de Turbeville et Richard Suard avec quelques autres, mais en petit nombre, monta sur le meilleur navire, suivi de quelques habiles marins des Cinq-Ports. Il avoit sous ses ordres environ seize navires bien armés, sans compter les barques qui les accompagnoient et dont le nombre montoit à vingt. Ils s'avancèrent hardiment en gouvernant obliquement comme s'ils vouloient aborder à Calais. Eustache le Moine, chef des François, voyant ceci se prit à dire: «Je sais que ces malheureux veulent s'emparer de Calais ainsi que des filoux; mais c'est en vain; car cette ville a été bien fortifiée.» Et voici que tout-à-coup les Anglois reconnoissant que le vent étoit tombé, tournèrent l'avant du navire, c'est-à-dire le lof, et comme le vent, de contraire, leur étoit devenu propice, ils se jetèrent sur l'ennemi avec ardeur. Ayant atteint les poupes de leurs adversaires, ils les tirèrent à eux avec des grapins qu'ils y lancèrent, et ils y entrèrent dans le plus grand nombre qu'ils purent. Là, armés de haches acérées, ils coupèrent les câbles et les antennes qui tenoient le mât, et la voile tomba étendue sur les François, comme un filet sur des petits oiseaux. Alors il épargnèrent les plus nobles pour les garder en prison, et ils taillèrent les autres en pièces: parmi ces derniers, ils trouvèrent Eustache, qui avoit déguisé sa figure et s'étoit aussi caché dans une sentine. Ils l'en tirèrent et lui coupèrent la tête[13]. Lorsque Hubert, vainqueur par miracle, revint joyeux au rivage, il vit venir au-devant de lui tous les évêques accompagnés de l'armée et du peuple, et vêtus de leurs habits sacerdotaux, qui portoient des croix et des étendards, chantoient des hymnes solennels et louoient Dieu[14].»
La chronique du chanoine anonyme de Laon, Nicolas Trivet, et, d'après lui, Thomas de Walsingham rapportant brièvement ces faits, ajoutent: «La tête d'Eustache fut portée sur une pique (ou un pieu) par toute l'Angleterre[15].»
Les Annales du monastère de Waverley portent que quinze navires seulement de la flotte françoise parvinrent à s'échapper par la fuite. «Les auteurs de ce fait d'armes, ajoutent-elles, furent Richard fils du roi Jean et Hubert de Burgh, ainsi que les marins des Cinq-Ports qui n'avoient que dix-huit navires[16].»
Dans les Gestes de Philippe-Auguste, par Guillaume le Breton, chapelain de ce prince, l'on trouve des détails qui diffèrent de ceux donnés par les autres historiens. On y lit ce qui suit: «Robert de Courtenai, cousin du roi, et plusieurs autres grands personnages rassemblèrent une armée, et s'embarquèrent pour secourir Louis. Pendant qu'ils étoient en pleine mer, ils aperçurent quelques navires en petit nombre qui venoient d'Angleterre et marchoient rapidement. Les ayant reconnus. Robert de Courtenai fit diriger sur eux le navire dans lequel il étoit, croyant qu'il pourroit s'en emparer facilement; mais il ne fut point suivi des vaisseaux de ses compagnons. Donc ce navire ayant attaqué seul quatre vaisseaux anglois, fut, dans un court espace de temps, vaincu et pris. Eustache surnommé le Moine, chevalier qui avoit fait ses preuves tant sur mer que sur terre, Drocon le clerc, qui revenoit à Rome, et une multitude d'autres qui furent pris dans le même navire, eurent la tête coupée[17].»
Dans la chronique inédite du chanoine de Lanercost, dont le seul manuscrit qui me soit connu existe dans la bibliothèque Cottonienne, on lit après le récit de la bataille que Eustache archipirate des François, qui y fut tué avec une multitude innombrable d'autres, étoit un chevalier surnommé Mathieu[18].
Mais la relation la plus curieuse de la dernière expédition d'Eustache et de sa mort est sans contredit celle qui se trouve dans un manuscrit de la bibliothèque Harléienne. La voici en entier: