«Arrivé d'Eustache le Moine avec plusieurs barons de France armés.

«Cette même année, le jour de l'apôtre saint Barthélemy, vint sur l'Angleterre, avec une grande flotte, vers la côte de Sandwich, un moine nommé Eustache, accompagné de plusieurs grands seigneurs françois qui espéroient fermement conquérir ce royaume, et pour cela ils se fioient plus en la malice de ce moine apostat qu'en leur propre force; car il étoit très-versé dans la magie. Et ils avoient une telle confiance dans ses promesses, d'après les prodiges qu'il leur avoit montrés dans leur pays, qu'ils amenèrent avec eux des femmes et des enfants, dont plusieurs au berceau, pour habiter l'Angleterre sur-le-champ. Et quand plusieurs de ces navires entrèrent dans le hâvre de Sandwich, on put les voir clairement tous excepté celui sur lequel étoit Eustache; car il avoit fait une telle conjuration qu'il ne pouvoit être vu de personne. Il n'apparut donc rien à l'endroit où ce vaisseau flottoit sinon de l'eau semblable au reste de la mer. Les gens de la ville furent excessivement effrayés de l'arrivée aussi imprévue de cette armée. Hors d'état de résister aux ennemis, ils mirent leur espoir en Dieu, et pleurant amèrement, ils le prièrent avec dévotion que pour l'amour de son apôtre saint Barthélemy, dont en ce jour la fête étoit célébrée solennellement dans sainte Église, il eût pitié d'eux et sauvât la terre des mains de l'ennemi qui survenoit. A ce propos ils firent vœu qu'ils élèveroient en l'honneur de saint Barthélemy une chapelle dans laquelle ils fonderoient à perpétuité une chaunterye, s'ils pouvoient remporter la victoire sur leurs ennemis. Il y avoit alors dans la ville un homme nommé Étienne Crabbe, qui autrefois avoit été très-intime avec le moine Eustache susnommé; et celui-ci l'aimoit tant qu'il lui avoit enseigné plusieurs pratiques de la magie qu'il connoissoit trop bien. Crabbe étant dans la ville parmi plusieurs autres personnes en armes, et entendant les cris lamentables du peuple, dit aux principaux de la commune: «Si maintenant Dieu n'a pitié de nous, le port de Sandwich si renommé jusqu'à ce jour, sera envahi et la terre perdue; mais pour qu'on ne puisse pas dans l'avenir reprocher à notre postérité qu'un tel déshonneur soit arrivé au royaume par l'entrée de cette ville, je donnerai volontiers ma vie pour sauver l'honneur du pays; car Eustache, ce capitaine ennemi qui vient de survenir, ne pourra être vu de personne sinon de celui qui connoît la magie, et j'ai appris de lui cet enchantement. Je donnerai donc aujourd'hui ma vie pour le salut de cette terre; car, aussitôt entré dans son navire, je ne pourrai éviter la mort, à cause du nombre de personnes qui sont avec lui.» Sur ce, Étienne s'embarqua dans un des trois vaisseaux qui, seuls, s'apprêtèrent à défendre la ville contre la grande flotte, et lorsqu'il approcha du navire à bord duquel étoit Eustache, il sauta hors du sien et entra dans celui du Moine; mais tous ceux qui le virent se tenir et combattre sur l'eau, sans savoir avec qui, pensoient et disoient qu'il avoit perdu le sens ou que l'esprit malin leur apparoissoit sous sa forme. Là il coupa la tête à Eustache, et alors tout le monde vit clairement le navire, qui, pendant la vie de ce Moine apostat, étoit tout invisible. Et cet Étienne fut tout de suite tué, horriblement mutilé et jeté par petits morceaux hors du bord. Alors vint de terre une raffale qui, en plusieurs endroits, arracha les arbres et renversa les maisons. Elle entra dans le hâvre et, à l'instant même, elle fit sombrer les vaisseaux ennemis; mais elle ne causa aucun mal ni incommodité à ceux de la ville qui défendoient le pays, si ce n'est une grande frayeur à ceux qui les montoient. Les Anglois disoient que tous les ennemis périrent par le signe d'un homme qui leur apparut en l'air revêtu d'habits vermeils; et ceux qui le virent commencèrent à s'écrier: «Saint Barthélemy, ayez pitié de nous et secourez-nous contre les ennemis qui sont survenus.» Alors ils entendirent une voix qui ne prononçoit que ces paroles: «Je m'appelle Barthélemy, je suis mandé pour vous aider. Vous n'avez rien à craindre des ennemis.» A ces mots il disparut, on ne le vit plus, et l'on n'entendit plus la voix. Celui qui se fie sur la malice peut, pour savoir définitivement ce qu'elle vaut, prendre exemple sur ce grand magicien.»

De l'hôpital de Saint-Barthélemy, fondé près de Sandwich.

«Après que ceux de Sandwich eurent ainsi remporté la victoire sur Eustache et les ennemis, ils achetèrent, aux frais de la commune, un emplacement non loin de la ville, et ils y firent construire une chapelle dédiée à saint Barthélemy. Ils élevèrent des maisons contiguës pour les vieillards de l'un et de l'autre sexe de la ville auxquels il arriveroit de tomber dans la pauvreté, et ils achetèrent des terres et des rentes à cet hôpital pour sustenter perpétuellement les pauvres âgés qui y demeuroient, et entretenir dévotement la chaunterye. En outre, ils arrêtèrent entre eux que, chaque année, la commune s'assembleroit dans la ville de Sandwich, le jour de la Saint-Barthélemy, et qu'ils feroient une procession solennelle à l'hôpital susdit, chacun un cierge à la main[19]

Tous ces passages et une foule d'autres que nous ne consignons pas ici vu qu'ils répètent ceux que nous avons cru devoir donner[20], prouvent que c'est à Eustache le Moine que nous devons rapporter un passage qui se trouve dans les chroniques de Walter d'Hemingford:

«Dans les premiers temps du règne d'Henry III, dit cet historien, il y avoit un certain tyran d'Espagne surnommé le Moine. Ayant déjà conquis beaucoup de butin, et réduit sous son obéissance une foule de lieux, il aspira enfin à la conquête du royaume d'Angleterre. Il demanda aux siens quelle terre c'étoit, et quel roi elle avoit, et ceux-ci lui ayant répondu que cette terre étoit excellente et que son roi étoit un petit enfant, il répliqua à l'instant: «Il est plus convenable qu'un enfant soit gouverné que de gouverner. Comment peut gouverner celui qui a besoin d'être gouverné lui-même? marchons donc et déposons-le.» Aussitôt ayant rassemblé une grande flotte, une armée nombreuse et une quantité immense de munitions, il se dirigea vers l'Angleterre; et voilà que, comme il étoit en mer encore loin du rivage anglois, les mariniers des ports sachant qu'il devoit arriver, et épouvantés par le mal qu'ils avoient entendu dire au sujet de cet homme, se tinrent en eux cette conversation: «Si ce tyran débarque, il dévastera tout, parce que le pays n'a pas été fortifié d'avance, et que le roi avec son armée est loin d'ici. Plaçons donc nos destinées entre nos mains, et attaquons les ennemis pendant qu'ils sont encore en mer: leur courage est petit et le secours nous viendra d'en haut.» L'un d'eux dont la parole avoit du crédit sur les autres reprit et dit: «Y a-t-il quelqu'un de vous qui soit prêt à mourir pour l'Angleterre?—Me voici! s'écria l'un d'eux. Prends une hache, reprit le premier, et si tu nous vois aborder le navire du tyran, monte aussitôt au mât de son navire, et abats l'étendard qui flotte à son extrémité: de cette manière, les autres vaisseaux n'ayant plus de chef qui les précède seront dispersés et périront.» C'est pourquoi ils s'embarquèrent en toute hâte, et, ayant déployé leurs voiles au vent, ils s'élancèrent avec une impétuosité indicible sur leurs ennemis, et le Seigneur les leur livra. Puis après en avoir submergé et massacré un grand nombre, ils revinrent pleins de joie et chargés d'un butin considérable[21]

Nous le répétons, le tyrannus ex Hispania nommé dans ce passage nous paroît devoir être incontestablement le même qu'Eustache le Moine qui n'étoit point Espagnol, mais qui, selon notre roman où l'opinion populaire de l'époque est probablement exprimée, étoit allé en Espagne pour apprendre la magie.

Il falloit que la terreur inspirée par Eustache fût bien grande; car il est peu d'hommes qui ait été désigné par des épithètes aussi flétrissantes que celle que lui donnent les chroniqueurs contemporains. Sans parler de celles qu'on a déjà pu voir dans les passages cités, nous ferons remarquer qu'il est appelé vir flagitiosissimus, proditor regis Angliæ et pirata nequissimus, prædo, par Barthélemy Cotton. Roger de Hoveden dit que Eustache nunc ad hos, nunc ad illos, ut fortuna ferebat, divertens a multis retro diebus mare illud et littora tam cismarina quam transmarina plurimum turbaverat, insulas etiam nonnullas plerumque occupaverat; enfin Nicolas Trivet et Thomas de Walsingham le désignent ainsi: Eustachius quondam, ut fertur, monachus, qui, ut decebat apostatam, suam ostendens inconstantiam, sæpe de uno rege transiit ad alium et tanquam de monacho factus dæmoniacus, dolo et perfidia plenus fuit.

Le souvenir de l'expédition d'Eustache et de sa mort s'est conservé long-temps en Angleterre; en effet, il y est fait allusion par un anonyme dans une pièce de vers sur la trahison et le supplice de Thomas de Turbeville, qui paroît avoir été composée dans les cinq dernières années du 13e siècle[22].

Maintenant laissons Eustache le Moine pour nous occuper de l'ouvrage qui retrace ses aventures vraies ou supposées. Il ne se trouve que dans le manuscrit de la Bibliothèque Royale, no 7595, folio CCCXXIII, vo, col. 1[23]. Il est anonyme, mais la connoissance des localités et des familles du Boulonnois ainsi qu'une foule d'autres circonstances nous donnent à penser que si son auteur n'étoit pas né dans cette province, tout au moins, il y habitoit ou en étoit voisin. Cette dernière supposition jointe au renseignement incomplet que nous fournit le vers 2xxiij7, à l'élégante versification du poëme et au talent narratif qui y est déployé nous induit à croire que son auteur est le roi Adam ou Adenès à qui nous devons tant de beaux poëmes. Dans tous les cas, le Roman d'Eustache le Moine ne seroit pas son moindre titre de gloire.