Quels pleurs cependant n'a pas coûté la mort d'un si noble chat! Vous avez entendu les miaulemens de notre partie adverse; on n'a rien oublié pour vous attendrir. Rappellez-vous ces tristes images: une veuve désolée, six petits chatons orphelins, un mari, un père assassiné! A des traits si frappans, peu s'en faut que je n'aye moi-même versé des larmes; et quel est le barbare qui n'eût pas pleuré? Daignez pour un instant calmer des mouvemens si vifs, et accordez-moi une audience favorable.

Quand je ne serois pas aussi persuadé que je suis, Messieurs, de la solidité de vos jugemens, le bon droit du malheureux accusé dont j'embrasse ici la défense me donne une juste confiance que vous voudrez bien vous déclarer hautement protecteurs de son innocence. C'est un misérable disgracié de la nature, à qui elle ne semble avoir refusé tous ses dons extérieurs que pour l'orner plus libéralement du don le plus précieux de tous, je veux dire de celui de l'esprit, qualité qu'il possède au suprême degré et dont il fait un si bon usage, qu'elle ne lui gagne pas moins l'estime de tous ceux qui le voyent et qui l'entendent que son triste état leur fait de compassion.

Ce Polichinel, Messieurs, né de parens obscurs et pauvres, n'a reçu d'eux qu'une éducation convenable à leur triste état; mais son heureux génie, et plus encore sa probité, l'ont toujours soutenu jusques aujourd'huy, sans que jamais la pauvreté l'ait porté à quelque mauvais coup, ainsi que notre partie adverse a l'audace de nous le reprocher.

Je ne nierai point cependant, Messieurs, qu'il n'ait tué Rominagrobis Mitoulet, ce chat si vanté et peint par nos adversaires d'un si ridicule pinceau. Oui, il l'a tué; mais jamais attentat mérita-t-il mieux un pareil châtiment? Aux belles qualités qu'on lui a si libéralement attribué, on eût dû ajouter la perfidie et l'ingratitude dont il s'est si souvent noirci envers celui pour qui je parle. Ces vertus eussent encore rehaussé son tableau. Ma partie ne l'a que trop long-temps gardé chez lui: il étoit depuis deux ans l'objet de son amitié, et les artificieuses caresses de ce traître animal avoient sçu si bien gagner son cœur, que, quelque dure que fût sa pauvreté, Mitoulet (grâce à la vigilance et aux soins de son maître) ne s'en étoit presque jamais senti; mais tel est le caractère d'un traître, que rien ne peut jamais mériter sa reconnoissance.

Un soir que Polichinel, accablé d'inanition et d'inquiétude, étoit assis au coin de son feu, plus triste de n'avoir rien pour le souper de Mitoulet que pour le sien propre, ce scélérat, que dis-je? ce trop digne chat, ne pouvant plus long-temps se retenir, s'élance avec furie sur Polichinel; il eût sans doute ajouté à toutes les belles actions qu'on vous a décrites celle d'étrangler son maître, si Polichinel, dans ce danger, n'eût eu la présence d'esprit de prendre son sabot et d'en casser la tête de cet ingrat animal, qui ne payoit tous les bons traitemens de son maître que par la plus noire de toutes les perfidies.

Vous voyez bien, Messieurs, par ce récit aussi vrai que touchant:

Premièrement, que Polichinel, en tuant le traître Mitoulet, ne l'a puni que comme il le méritoit;

Secondement, que les tourmens les plus affreux n'auroient pu effacer la noirceur de son crime;

Troisièmement, qu'un scélérat capable d'une telle trahison n'avoit été que trop long-temps comblé de caresses par Polichinel;

Quatrièmement, enfin, que l'aversion que quantité de gens ont pour cette maudite engeance est on ne peut mieux fondée, puisque nous ne voyons que trop tous les jours une infinité d'exemples de leur monstrueuse malice. Je vous en retracerois la mémoire, si je ne craignois d'entrer dans un détail d'autant plus inutile, sans doute, que vous n'en ignorez pas les tragiques avantures. Voilà cependant quel est le premier crime dont on ose nous accuser? On transforme en forfait une action de justice de la part de Polichinel! Devoit-il donc se laisser étrangler? devoit-il, pour conserver les jours d'un chat si respectable, s'abandonner au meurtre et à la trahison?