Nos ennemis, Messieurs, ne se sont pas contentés de nous accuser de ce prétendu crime: à la médisance ils ont joint la calomnie. Polichinel, disent-ils encore effrontément, a arraché les ongles de cette veuve. Quelle perte, en effet, que les ongles de cette chatte! Si je voulois pour un moment me prêter à toute son illusion, je vous dirois que sans ongles elle en sera plus traitable et plus retenüe; ses ongles ne repousseront que trop tôt, et lui rendront toute sa férocité. Eh! connoît-on Polichinel, pour le croire coupable de cette action?
Non, Messieurs, Polichinel n'a jamais fait le mal de dessein prémédité. Je pourrois, pour prouver ce que j'avance, emprunter la voix de tous ceux qui le connoissent, et pas un d'eux ne me contrediroit; mais, pour démontrer invinciblement ce que j'ai l'honneur de vous exposer, j'aurai seulement recours à la base fondamentale de toutes les accusations qui se font juridiquement:
Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando;
et par là je vous ferai voir combien cette accusation est mal fondée.
Cette Perronnelle Minette demeuroit chez un voisin de Polichinel, sur le même pallier, et, en digne veuve de Mitoulet, elle ne lui céda jamais en aucune de ses belles qualités. Le peu d'intelligence qui avoit été entre ce beau couple n'affligea pas extrêmement la survivante, et six petits chatons, fruits de leur mariage, et par conséquent héritiers de la méchanceté de leurs parens, devinrent bientôt les objets de sa haine et de son aversion. Comme Polichinel ne connut jamais la vengeance, il oublia bientôt l'attentat de son mari, la reçut volontiers chez lui et ne lui témoigna aucun ressentiment.
Un jour de fête solemnelle dans toutes les cuisines, je veux dire un jour de mardi-gras, le pauvre Polichinel faisoit boüillir son pot (chose qui ne lui arrive pas souvent). Cette bête affamée entra furtivement chez lui, attirée par l'odeur de la cuisine; elle voulut, aussi bête que gourmande, pêcher la viande dans le pot qui boüilloit; mais sa gourmandise lui coûta cher: ses griffes s'y dessolèrent et y restèrent pour preuve de sa gloutonnerie. A ses miaulemens, Polichinel, occupé à autre chose, se retourna, et, par une douceur qu'on voit rarement en semblable occasion, se contenta de la mettre dehors de chez lui.
Après cela, Messieurs, elle osera porter l'audace et l'effronterie jusqu'à paroître en ce lieu en qualité d'accusatrice, lorsqu'elle y devroit elle-même redouter la rigueur de vos jugemens! assurément il faut être de la dernière des impudences pour faire un pareil coup. Mais il est aisé de voir ce qui l'a portée à cette extrémité: elle s'est imaginé, jugeant de Polichinel par elle-même, qu'il alloit sans doute la poursuivre criminellement; et, pour éluder le châtiment qu'elle méritoit, elle est venüe l'attaquer la première. N'est-ce pas là le comble de la méchanceté, et un pareil monstre d'iniquité devroit-il encore voir le jour? Elle accuse Polichinel d'avoir tué son mari. Ah! connut-elle jamais les liens conjugaux, pour être sensible à leur rupture? Bien plus, elle l'accuse de lui avoir arraché les ongles... Ne faut-il pas être bien hardie pour oser seulement parler de ce qui la devroit couvrir de honte, si elle en étoit capable? A-t-on jamais fait un crime à un homme de gagner légitimement sa vie? Non, assurément. C'est cependant, Messieurs, ce qu'elle prétend faire. Polichinel fait un petit négoce d'épicerie, dont le gain est aussi modique que légitime. Parmi plusieurs drogues, il vend de la mort-aux-rats, qui en fait partie. Elle ne laisse pas de lui en faire un crime, quoiqu'il me seroit aisé, si je voulois, de prouver que cette drogue est plus commode et plus propre que les chats pour se défaire des rats et des souris. Sans entamer cette question, je finis en deux mots, Messieurs, par vous supplier d'examiner quelle est l'accusation et quel est l'accusé. Ces deux considérations, jointes à ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, me font espérer que vous voudrez bien, en terrassant les méchans, faire triompher l'innocence. Par ces raisons,
Je conclus, Messieurs, à ce qu'il vous plaise confirmer Polichinel dans le droit de vendre et débiter de la mort-aux-rats, le déclarer indüement accusé du meurtre commis en la personne de Mitoulet, condamner Minette, sa veuve, à lui faire réparation d'honneur authentique, dont sera dressé acte et déposé au greffe; la condamner, elle et toute sa race, au bannissement perpétuel, avec tous dépens, dommages et intérêts.
Jugement.
Parties oüies, nous avons ordonné que l'action de ladite Perronnelle Minette sursoira jusqu'à sa qualité certaine, ses enfans étant mineurs, et n'ayant point fait apparoir d'acte de délibération de parens par lequel elle eût été nommée tutrice à iceux, et cependant provisoirement défend à Polichinel d'user du métier de droguiste, même de vendre aucunes drogues, pour quelque cause que ce soit, sans qu'il justifie de sa lettre de maîtrise, dépens réservés.