[154]: Ces ordonnances sont une des œuvres gaillardes d'Estienne Pasquier. Il faut les joindre à son recueil de vers sur la Puce de Magdelaine Des Roches (V. notre tome 1er, p. 364), à son Monophile et à ses Colloques d'amour. Elles n'ont jamais été comprises dans ses œuvres complètes. C'est un tort: les éditeurs n'auroient pas dû les renier plus que Pasquier ne les renie lui-même. Dans une Lettre à M. de Marillac, seigneur de Ferrières, conseiller du Roy et maistre ordinaire en sa chambre des comptes (Lettres, liv. 2, lettre 5), il s'avoue gaîment l'auteur de ces folles ordonnances, qu'il avoit faites à un jour des Roys. «Parceque, dit-il à M. de Marillac, pour le present, mettez toute vostre estude à bastir, je vous ai voulu imiter, mais d'une imitation si gaillarde que je me puis bien vanter vous passer de tout poinct: car, au lieu que materiellement dressez palais et chasteaux, pour estre receptacle de vous et de vos amis, j'ay voulu d'un plus haut dessein bastir une republique, et encore republique composée sur un modèle si spacieux qu'elle ne s'estendra point à un seul peuple, comme est l'ordinaire de toutes loix, ains generalement à tous, de quelque estat, qualité, region et religion qu'ils soient. Ce sont les ordonnances d'amour, que je vous envoie, les quelles, sous l'authorité de Genius, archiprestre d'amour, ont esté publiées aux grands arrests tenus la veille des Roys, en ma maison, en presence de nostre roy, en une bien grande assemblée, tant d'hommes que de damoyselles. Vous jugerez, par la lecture d'icelles, si je suis digne d'estre ou chancelier d'un grand monarque, ou grand escuyer des dames, ou l'un et l'autre ensemblement. Voilà de grandes et superbes propositions. Pour le regard de la première, je vous remet devant les yeux ces belles et magnifiques loix, loix que je peux dire, sous meilleurs gages que Ciceron en sa harangue pour Milon, non dictées, ains nées, les quelles nous avons apprises, prises, ou par longue étude acquises, ains qui de la mesme nature se tirent, s'inspirent, et de ses propres mamelles s'espuisent: de manière que je me vanteray que les autres ne sont que masques au regard de celles-cy. Partant, peut-on à bonne et juste raison dire, selon le vieux proverbe françois, que j'y ai bien planté mes seaux; conséquemment que c'est à moy au quel appartient ce grand estat de chancelier. D'un aultre costé, si vous considerez le sujet et de quelle vivacité j'ay enfourné le faict des dames, il n'y a homme de jugement qui ne me declare digne d'estre leur grand escuyer.» Pasquier ajoute toutefois qu'il se pourra qu'on lui refuse ce dernier titre, «pour quelque impuissance, dit-il, que jugez assez mal à propos estre en moy, par un argument superficiel, c'est-à-dire d'un visage blesme, d'une delicatesse de membres, d'une calotte qui me faict bonne compagnie.... Je me conformerai donc en cecy, non à vostre commandement, mais bien au privilége commun des roys et princes, lesquels, pour estre les premiers ordinateurs de leurs loix, se donnent loy de n'y obeyr.» La Croix du Maine (Biblioth. franç., au mot Est. Pasquier) n'oublie pas de mettre cette pièce gaillarde au nombre des ouvrages du grave magistrat. Il l'indique ainsi: «Les ordonnances d'amour, imprimées au Mans et en autres lieux, sous noms dissimulés, le 26e arrêt d'amour.» La Monnoye, dans une note sur ce passage (édit. de Rigoley de Juvigny, t. 1, 185-187), déclare ne pas savoir ce que La Croix du Maine entend par ce 26e arrêt d'amour. «Je ne puis même, dit-il, deviner ce que c'est, n'y ayant en cela nulle allusion aux anciens arrêts d'amour de Martial d'Auvergne, les quels excèdent de beaucoup le nombre de vingt-cinq.» Quant à l'édition du Mans dont parle l'auteur de la Bibliothèque françoise, ce doit être, d'après M. Brunet (Manuel du Libraire, 3, 644), et d'après M. Feugère (Essai sur la vie et les ouvrages d'Estienne Pasquier, p. 208), la même que celle dont voici le titre: Ordonnances generales d'amour, envoyées au seigneur baron de Myrlingues, chancelier des isles d'Hyères, pour faire etroitement garder par les vassaux du dit seigneur, en sa juridiction de la Pierre-au-Lait, imprimé à Vallezergues par l'autorité du prince d'Amour, 1564, petit in-8o de 12 feuillets. Un exemplaire en fut vendu 12 francs chez la Vallière. Selon La Monnoye (loc. cit.), une autre édition, donnée en 1574 «en Anvers, chez Pierre Urbert», porteroit une fausse indication de lieu et auroit été publiée au Mans comme la première. C'est cette seconde édition, dont le titre ne diffère de celui de l'autre que par la mention prétendue fausse citée tout à l'heure, qui a été reproduite par M. Techener dans la 7e livraison de ses Joyeusetez, etc., d'après un exemplaire qu'il avoit acheté dans une vente publique à Londres vers la fin de 1828, et qu'il ne possède plus depuis long-temps. Celle que nous reproduisons, avec son titre et sa date, n'est citée ni par La Monnoye, ni par M. Brunet. M. Feugère l'avoit connue par le Catalogue de la Bibliothèque impériale; mais, faute de pouvoir s'en faire communiquer l'exemplaire inscrit, il avoit pensé et il avoit écrit: «La Bibliothèque, en réalité, ne possède ni cette édition, ni les précédentes.» Nous avons été plus heureux que M. Feugère: l'exemplaire de l'édition de J. Sara, 1618, a pu nous être communiqué, et nous l'avons fait transcrire avec le plus grand soin, en y joignant tout ce qu'on avoit retranché de l'édition de 1574, c'est-à-dire tout ce qui va de l'art. 48 jusqu'à la fin, et en marquant les variantes de texte d'après cette même édition.—Nous ferons d'abord remarquer les différences qui existent, pour le titre, entre cette édition de 1618 et les précédentes. Sur le titre de celles-ci, transcrit plus haut, il n'est pas question de la Samaritaine, qu'Estienne Pasquier put bien voir, puisqu'il ne mourut qu'en 1615, mais dont il ne pouvoit parler en 1564. Le ressort de la Pierre au let, qui y est indiqué, nous avoit fait penser d'abord qu'Estienne Pasquier habitoit dans les environs de la rue de ce nom, dans le quartier Saint-Merry; mais, nous étant convaincu qu'il n'avoit demeuré que loin de là, sur la paroisse Saint-Severin et au quai de la Tournelle, nous avons cru voir dans cette indication une simple réminiscence d'un passage de Villon où la Pierre au let est ainsi nommée comme un lieu où toute ordonnance d'amour trouveroit qui régenter. La baronie de Mirlingues est un souvenir de Pantagruel, liv. 3, ch. 36.
[155]: Dévolu se disoit du droit acquis à un supérieur de conférer tout bénéfice, quand l'inférieur et collateur ordinaire négligeoit de le conférer, ou l'avoit conféré à une personne incapable.
[156]: Var. de l'édit. de 1574: personnages.
[157]: Divisés en partis. Pasquier s'est servi ailleurs de cette expression: «Voyant son royaume partialisé en ligues pour la diversité des religions.» Recherches de la France, liv. 6, ch. 7.
[158]: Encore une expression favorite de Pasquier. Il a dit, en son Pourparler du prince: «Je serois d'advis de l'exterminer de ceste nostre compagnie.» Sur ce mot, pris dans le sens de chasser, pousser hors des limites (ex terminis), et dont Racine a fait tant de fois un éloquent usage, on peut lire une dissertation dans le Journal littéraire de Clément, t. 2, p. 58.
[159]: Mot emprunté à la langue des vignerons, qui appellent provin la branche de vigne d'où doivent sortir les nouvelles souches. Pasquier se sert ailleurs du mot provigneur, qui en vient aussi. Il parle, dans ses Recherches de la France (liv. 5, ch. 14), d'un tas «d'escoliers italiens que l'on appelle docteurs en droict, vrais provigneurs de procez.»
[160]: Var.: habetis.
[161]: Ruses, subtilités, du latin cavillatio, qui avoit le même sens. On en avoit fait l'adjectif cavilleux, que nous trouvons déjà dans la Chronique de Saint-Denis.
[162]: Arrangements, accommodements.
[163]: Couper broche à quelque chose se disoit par allusion au tonneau en perce, dont on ne peut plus tirer le vin quand la broche ou cheville a été coupée. (Dict. de Trévoux.)