[54]: Ce nom de Turlupin, qui finit par être le surnom d'un fameux farceur du XVIIe siècle immortalisé par Boileau, avoit d'abord servi à désigner des gens d'une toute autre espèce: c'étoient des hérétiques du XIVe siècle, dont la religion consistoit à mener par les campagnes et par les villes la vie des cyniques anciens, en pleine impudence et nudité: Cynicorum sectam suscitantes, lit-on dans la chronologie de Genebrard, de nuditate pudendorum et de publico coitu. On les appeloit turlupins parcequ'ils n'habitoient que des lieux dignes d'être le refuge des loups: quod ea tantum habitarent loca quæ lupis exposita erant. Ils osèrent venir à Paris en 1372 et tâcher de s'y établir. Charles V, selon Robert Gaguin et du Tillet, les fit saisir, et on les brûla, eux, leurs livres et leurs meubles, près de la porte Saint-Honoré, sur le marché aux Pourceaux. Leur secte avoit la prétention de s'appeler la fraternité des pauvres, et c'est à cause d'eux qu'avoit été fait ce proverbe, bien justifié par leur nudité: C'est un enfant de Turlupin, malheureux de nature. Quelquefois, au lieu de Turlupin, on disoit Tureluton, comme dans le 82e rondeau de Roger de Collerye (V. l'excellente édition de M. Ch. d'Héricault, p. 230):

Les enfants de Tureluton
Je suis, malheureux de nature,
Qui serche sa bonne adventure
Ainsi qu'un povre valeton, etc.

Celui qui prend la parole dans cette harangue est bien un descendant de la race souffreteuse des Turlupins. Il s'en montre digne par ses plaintes, et quelquefois aussi par son cynisme.—L'édition de 1615, que nous reproduisons, n'est pas la première de cette pièce. Il avoit dû y en avoir une autre dans les premiers mois de 1612, alors qu'il étoit question des préliminaires du mariage de Louis XIII avec Anne d'Autriche. Les détails qu'on rencontrera plus loin en sont la preuve.

[55]: Sur ce mot, dont l'usage commençoit alors, voir notre t. V, p. 328.

[56]: C'étoit toujours le nom du peuple, consacré même par les ordonnances royales. Il en est une de François Ier du 23 septembre 1523, publiée dans le Bulletin des sciences historiques du baron de Férussac d'après l'original conservé aux Archives (t. 16, p. 354-360), par laquelle expresse défense est faite aux «avanturiers, vagabonds, oiseux, etc., de baptre, mutiler, chasser et mettre le Bonhomme hors de sa maison»; car l'on étoit alors au temps où, comme dit Des Periers (69e Nouv.), les soudards vivoient sur le bonhomme.

[57]: L'année dernière, ante annum. On se rappelle le vers de Villon:

Mais où sont les roses d'antan.

[58]: L'origine du dicton: Il crie comme l'anguille de Melun, avant qu'on ne l'écorche, n'est pas bien certaine; seulement, l'on n'en est plus à croire qu'il s'agit d'un nommé Languille, natif de Melun, etc. Je vous fais grâce de l'histoire. Ce qu'il y a de plus probable, c'est qu'il ne faut voir là qu'une allusion au cri des marchandes de poissons, vendant toutes fraîches, avant de les écorcher, les anguilles si renommées de Melun. Anguille de Melun, avant qu'on ne l'écorche! crioient-elles de leur plus forte voix; et il n'en fallut pas davantage pour que le peuple imaginât son dicton. Le cri dont je viens de parler se retrouve presque textuellement dans: le Coq à l'asne et chanson sur ce qui s'est passé en France puis la mort de Henry de Valois, etc., 1590, in-8:

.... On oit crier
Les anguilles de Melun,
Suivant le dire commun,
Sans qu'on parle d'escorchier.

[59]: C'est Roger Bontemps, vieux type de joyeuseté qui existoit bien avant l'époque où l'on a cru le retrouver personnifié dans la personne de Roger de Collerye. Il figuroit dans les farces et moralités avec un costume particulier, comme on en a la preuve par la Moralité de l'homme pécheur, où il est dit que Franc-Arbitre paroît habillé en Roger Bontemps. (Hist. du Théâtre françois, par les frères Parfait, t. 3, p. 89.) Cet habit sans doute étoit rouge, la couleur joyeuse par excellence, et c'est de là qu'étoit venu probablement, aussi bien que de la figure rubiconde du personnage, le surnom de Rouge, bientôt devenu Rouger ou Roger, qu'on avoit donné à Bontemps. C'est l'avis de Pasquier (Recherches de la France, liv. 8, ch. 62), et celui aussi d'Henri Estienne, qui dit dans ses Deux dialogues du nouveau langage françois italianizé, etc. (Dialogue 2e, p. 599): «Nous appelons volontiers un pourceau, ou un gros pourceau, un gros homme qui est de la confrairie de saint Pansard et de l'abbaye de Roger Bon Temps ou Rouge Bontemps, comme aucuns estiment qu'il faut dire.» Voy. sur ce type une curieuse note de M. de Montaiglon, Anciennes poésies, t. 4, p. 122.