Je suis tousjours esté d'une humeur si craintive,
Si pauvre et si grossier et si peu demandé,
Que je n'ose entreprendre en ceste vie active
De travailler pour vous sans estre commandé.
D'ailleurs, j'ay ouy dire, ô prince magnanime!
Qu'on avoit fait entendre à Vostre Majesté
Que mon pauvre œuvre est mieux pour un pusillanime
Que pour un qui s'en sert quand Mars est irrité.
Que cela soit ou non, je ne sçaurois qu'y faire:
Le meilleur, en tous cas, c'est de patienter.
Si ores la Fortune est à mes vœux contraire,
Le temps la peut changer sans m'y violenter.
Ainsi, avec le temps, qui tout change et rechange,
Je pourray voir changer la fausse opinion
Que l'envie a craché sur un peu de louange
Que j'ay dans l'arsenal du frère d'Enyon[229].
Toutesfois, s'il falloit me tenir d'ordinaire
A Paris, pour cela je n'y durerois pas:
Un triste mal, causé d'humeur atrabilaire,
Me fait hayr le bruit du monde et ses appas.
Mesme sur le declin de ma penible vie,
Où, me voyant fort pauvre et de vivre ennuyé,
Je crains plus les mocqeurs que je ne crains l'envie:
Car qui n'excelle en rien n'est de rien envié.
De plus, j'ay tant d'enfans qu'il me seroit estrange
De les conduire au loin ou d'en estre à l'escart,
Ny n'espère, où que j'aille, aucun gain ny louange,
Estant le plus grossier de tous ceux de mon art.
Aussi, pour m'excuser, si l'on me veut reprendre
En ce petit discours trop rude et mal troussé,
Je dis qu'un artisan ne se peut faire entendre
Par les mots de son art sans estre un peu forcé.
Moy donc, le moindre en l'art des faiseurs d'harquebuzes,
Et le moins entendu pour parler à un roy,
Doublement importun, à la porte des Muses
J'ay mandié ces vers, qui parleront pour moy,
Ce ne sont point des vers des savantes estudes:
Onc je n'y ay passé un seul jour de mes ans;
Ils ont esté cueillis ès rudes solitudes
Où je roule ma vie au train des païsans.