Reproches du capitaine Guillery[62] faits aux Carabins, Picoreurs et Pillards de l'armée de Messieurs les Princes.
A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, entre le pont Saint-Michel et la rue de la Harpe, à l'Estoille couronnée.
M.DC.XV. In-8.
Ha! mes frères, vous deshonorez l'Estat. Est-ce ainsi qu'on se comporte à la guerre, où tout d'un coup le vallet veut estre maistre, où le pigeon veut voller avant qu'avoir des aisles, où l'escolier veut sortir de l'escolle avant que d'avoir rendu les actes et les preuves de sa profession?
Du temps que Guillery j'estois, on me voyoit marcher sous les cornettes du feu duc de Mercœur[63], et je me fis tellement sous la conduitte d'un chef si important que je devins fort grand conseiller, suptil aux entreprises, et fort grand de courage; bref, ayant acquis toutes les marques d'un bon soldat, on me donna une compagnie, en la conduite de laquelle je m'acquitay de ma charge avec autant de modestie et vaillance que capitaine de mon temps. J'estois tousjours le premier aux escarmouches, et ne demandois qu'à remuer le fer tousjours au milieu du feu et du sang, et jamais ne m'amusois au pillage, l'estimant une chose indigne de ma valeur.
Ce n'est pas là la vie que vous voulez mener, frères: car je voy bien, par les procedures que vous tenez au commancement de ceste guerre, que vous n'avez le cœur qu'à la volerie, qu'au pillage et butin, poltrons que vous estes, soldats de rapine, oyseaux de proye[64]; aussi ne vous fussiez-vous jamais enrollé sous les chefs qui vous conduisent, n'eût esté la belle esperance qu'on vous donna de demeurer maistres de la campagne et vous laisser vivre avec toute sorte de liberté. O pendards! on en pendra tant[65]!
Quant Guillery j'estois, combattans sous les enseignes de mon maistre et bon seigneur, je n'avois du sang et de la vie que pour despendre liberallement à son service, esperant qu'après avoir souffert une infinité de playes, passé et traversé dix mille dangers, le residu de ma meilleure fortune consisteroit en sa bonne affection. Mais quoy! je fus malheureux: car, pour avoir bien et fidellement servy, le sort de ma fortune me rendit miserable et me precipita aux hazards peu honnestes qui, finallement, m'ont conduit au supplice.
Mais vous ne commencez encore qu'à travailler, et desjà vous vous payez par vos mains; servans vos maistres et chefs par vos actions et menées, vous leur acquerez les plus glorieux tiltres du monde; lesquels, au lieu qu'ils croyent avoir des gens de bien avec eux, ils n'ont que des larrons, que des volleurs et des pendars, qui ne se soucient ny du service ny de la bonne affection de leurs chefs. En recognoissance de leur merite, on leur en pendra tant!
Ainsi, me voyant frustré de mes esperances, m'ayant delaissé, je me laissé emporter au desespoir, laissant abastardir mon courage, ne trouvant plus durant la paix où l'exercer genereusement; je feis ma retraicte, de rage et de despit, aux bois et aux forests, pour avancer ma main sur les passans et abandonner mes desirs aux pillages sur les moyens d'un chacun; mais ce ne fut qu'après avoir perdu la saison et le temps de pouvoir exercer ma valleur.