Mais vous autres qu'on conduit aux exercices des armes, qu'on mène sur les lieux au pretendu service du roy, où vous avez l'ame poltronne et coyonne, qu'au lieu de ce faire vous espiez les pauvres paysans: on en pendra tant!
Bien que Guillery je fusse plongé en ce desespoir et en ce dernier despit, comme fort robuste et redouté, je me trouvay assisté de beaucoup de gens qui attachèrent leur vie et leur fortune au mesme hazard que la mienne, où ramassant l'escume de toute la haute et basse Bretagne, Poictou et autres pays; je me trouvay accompagné de plus de quatre cens hommes, tous de faict et de mise[66].
Mais vous autres estes trop lasches et gourmands: vous avez la peau trop tendre pour l'estendre si loing et pour attirer à vous tant d'adjoints; vous ne voulez pas tant de suitte pour faire vos pilleries; aussi auriez-vous peur que le butin de vol ne fût assez ample; si vous estes seulement douze ou quinze d'une bande après la maison de quelque laboureur, vous entre-mangez encore, comme chiens et chats et villains, à qui montera le premier dessus la fille ou la chambrière de la maison et à qui aura la bourse. Au diable soit la canaille! On en pendra tant!
Quant Guillery j'estois, je me rangeay premierement dans la forest de Machechou en Ray, où je dressé ma puissante forteresse pour la retraicte seure de moy et des miens au retour de nos chasses.
Mais pour vous, vous n'avez pour retraictes bien seures que la campagne et quelques meschantes tavernes, où vous arrivez aujourd'huy en l'une, demain en l'autre, sans prendre garde si les prevosts ne vous suivent point. O frères, vous estes trop impudents en ce mestier! On en pendra tant!
Assuré et resolu que j'estois, je trouvay une fois un homme sur le chemin de Nantes, qui s'en alloit solliciter un procez, et me disant qu'il n'avoit point d'argent. A force de prier Dieu, je decouvray qu'il luy estoit venu quatre cens escus en sa pochette; alors luy et moy nous les comptasmes, et, après les avoir comptés, nous partissons esgallement, comme frères, sans autre bruit ny disputes, telle qu'elle fust.
Voyez, frères, voyez si vous estes de si bonne amitié; jà vous estes bien rogues, et ne vaudriez rien à torcher le cul, car vous estes trop rudes et mal gracieux; aussi n'aurez-vous jamais rien: car, quand vous trouvez le pauvre marchand en chemin, vous le saluez de chair et de mots, et, pour tout gracieux accueil, le colletez et luy vuidez sa pauvre bourse, sans vous soucier ce qu'il peut devenir. Ha! ingrats, meschans et indignes d'estre frères de Guillery, on en pendra tant!
Ainsi redouté que j'estois, me transportant en plusieurs lieux, suivant les forests et attendant le retour des marchands le long des grands chemins, je fus une fois adverty que quelques prevots s'estoient amassez avec leurs archers pour me venir surprendre dans la forest de Mochemont, qui est près de Rouen[67]. Là, j'assemblay mes gens et les tiray à quartier, puis envoyay recognoistre les forces des dicts prevots, et moy-mesme m'y transportay, habillé en paysan; puis, ayant veu que leurs forces n'estoient bastantes pour les miennes, je les allay charger dans la dicte forest de telle furie que je les mis en fuitte, et, ayant tué quelques uns et blessé plusieurs, j'en emmenay six ou sept prisonniers, et, les ayant faict attacher aux arbres, nous prîmes leurs casaques, et nous en allasmes la nuict ensuivant à un chasteau proche de là, appartenant à un president, et, feignant le chercher, luy commandasmes d'ouvrir les portes de par le Roy, à l'instant ouvrir coffres et cabinets, où nous fismes fort bien nos affaires.
Voyez, frères, voyez si vous aurez jamais tant d'esprit de resister aux prevosts comme nous fismes et faire de leurs despouilles si joliment vostre profit; c'est bien au contraire: car, si vous les sentiez venir de loing, quoy que vous fussiez aussi forts, vous auriez la fiebvre au cul. Ha! pauvres escoliers, on en pendra tant!
Moy, estant bien armé et associé de bons et valleureux soldats, j'estois la terreur de toute la campagne, l'espouvante des marchands, et guières les prevosts ne venoient me chercher, pour ce que je leur faisois mauvaise escorte et au gros des bois faisais planter des poicteaux où j'escrivois ces mots: «La mort aux prevosts, la corde aux archers[68]!» Nul n'approche ces lieux qui ne soit bien suivy.