Le Pot aux Rozes decouvert du plaisant voyage fait par quelques curieux au bois de Vincennes à dessein de voir Jean de Werth[208], et ce qui s'en est ensuivy.
A Paris, par Guillaume Sausse, à la rue des Trois-Citrouilles, à l'enseigne des trois Poireaux, vis-à-vis des trois Navets.
Il y a tousjours des personnes de si bon naturel et d'une humeur si joviale qui apprestent à rire sans y penser à plusieurs, pour ce que le desir et la curiosité des choses estant animées, et auquel on appette avec un desir extrême de voir: c'est là où nous nous trompons insensiblement dedans nostre imagination, et cecy est à remarquer, que certains quidans ayans fait partie d'aller se promener au Cours[209], prirent jour auquel ils avoient plus de loisir dans la semaine de se recréer, et devisans par ensemble sur le chemin des affaires du temps et de la guerre, chacun se plaignant de sa condition, quelqu'un d'entre eux rompit ces discours, et les fit deliberer d'aller jusques au bois de Vincennes, à cause qu'il y avoit (disoit-il) quelque cognoissance, et à dessein aussi d'y veoir le sieur Jean de Werth et de boire à sa santé; mais ils furent deçeus de leur intention, et leur advint toute autre chose qu'ils ne s'estoient proposez; car dès aussi tost qu'ils furent entrez dans le chasteau, on les receut assez courtoisement, firent quelques promenades dedans le parc, là où ils furent rencontrez de quelqu'un des soldats, qui en advertirent l'un des principaux officiers de là dedans; et ne voulant manquer à son devoir parce qu'en ces lieux de conséquence les chefs veulent sçavoir qui va et vient, afin qu'il ne se practique quelques secrettes entreprises dans ces lieux contre leur honneur, commande à quelques-uns de ses gens de les mener devant lui, ce qui fut fait, et lors il les interroge pourquoy et quelles affaires ils avoient dans ce lieu, de quelle condition ils estoient, s'ils n'estoient pas serviteurs du roy? Repondirent qu'ouy, et qu'ils estoient naturels François, et qu'ils exposeroient leurs vies et moyens pour son service. Dieu sçait si pas un d'eux n'eussent pas voulu estre à dix lieues de là, ne sçachans à quelle sausse manger ce poisson, et s'ils n'eussent pas couru comme si le diable leur eût promis trente sous. Je crois qu'ils eussent donné au diable les jambes s'ils n'eussent sauvé le corps, tant y a qu'on ne les epouvanta aucunement, pour ce qu'on n'avoit point dessein de leur faire tort ny déplaisir; ains il leur fut fait un commandement un peu d'importance, si vous le trouvez bon: que, puisqu'ils estoient si serviables, de vouloir prendre la peine de porter et monter trois ou quatre voyes de bois jusques au haut du donjeon. Qui fut bien ébahy? ce fut ces messieurs; et dès aussi tost se regardant l'un l'autre, se resolurent enfin de se mettre en devoir, chacun mettant la main à l'œuvre et à qui mieux se dépescheroit, d'autant qu'on leur promettoit toute sorte de satisfaction et contentement, pour ce qu'on leur avoit promis trois pistoles pour boire, et leur faire voir aussi Jean de Werth, ce qui leur donna quelque consolation dans leurs travaux. Vous pouvez croire qu'il n'y en avoit pas un d'eux qu'il ne maudist de bon cœur celuy qui estoit la cause de leur faire tel office, d'autant qu'ils n'estoient accoustumez à faire telles corvées, chacun se prenant à son compagnon, et c'estoit à donner à autant de diables qu'il y a de pommes en Normandie celuy qui y en avoit donné le premier conseil; mais comme un mal n'est jamais seul qu'il ne soit suivy d'un autre, c'est que leur besogne estant achevée, ils furent honnestement remerciez, tellement qu'on leur fit voir les trois pistoles, qui avoient esté delivrées entre les mains d'un soldat de la garnison, qui avoit ordre de les mener rejoüir, avec plusieurs autres des camarades de son escouade, à la meilleure taverne du village. Chacun estant preparé à piller à deux mains, à qui mieux mieux, l'on choisit des viandes les meilleures qui estoient dans le lieu; ceux qui les firent apprester s'y peuvent cognoistre, chacun se met en devoir et de boire et de faire des santés à l'allemande. La collation faite et la besogne estant thoisée, il survint un mandement de la garnison, par lequel il fut commandé de se ranger à son devoir, ce qui troubla la feste, d'autant qu'il falloit obeyr aux commandemens, prindrent congé de la compagnie, les remerciant très affectueusement, n'oublians rien de toutes choses, sinon qu'à compter leur écot, laissant payer à ces messieurs qui avoient esté si serviables et officieux, qui en tindrent pour leur comte chacun cinquante-neuf sols, et un sou pour le garçon. Voilà ce que j'en ay appris par relation de ceux qui estoient témoins oculaires, mon dessein n'estant d'ailleurs de blasmer personne, estant tousjours d'une si gaye humeur, que tous ceux qui me font l'honneur de m'aymer ne peuvent se fascher, ny engendrer melancolie dans ma compagnie. Sur ce, je me recommande ad vestras reverentias, jusques à revedere. Vale.
Edict du Roy pour contenir les serviteurs et servantes en leurs devoirs[210].
1565. In-8.
Charles, par la grace de Dieu Roy de France, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.