Une autre mazarinade de la même année le met en scène: Les entretiens du sieur Cormier avec le sieur La Fleur, dit le Poitevin, sur les affaires du temps. Enfin, tout me porte à croire que c'est de lui qu'il est aussi question dans les Mémoires de Daniel de Cosnac (t. 1, 127-128), au sujet d'une querelle de préférence que Molière eut à soutenir pour être admis à jouer au château de la Grange, près de Pézenas, devant M. le prince de Conti. Cormier est en effet le nom du directeur dont on opposoit la troupe à la sienne. Or, notre opérateur devoit en avoir une. Tous ceux de son métier, surtout s'ils avoient sa célébrité et son importance, n'y manquoient pas alors. On le sait par l'Histoire de Barry, que le fils de ce grand charlatan a écrite à la suite du rarissime petit volume le Voyage de Guibray, etc., p. 146 et suiv.: «Mon père, dit-il, étoit à ces belles foires avec une troupe d'acteurs et d'actrices si excellents et si bien faits qu'on ne pouvoit les voir sans admiration... Il avoit les plus belles femmes de l'Europe et le plus magnifique théâtre qui fut jamais, soit pour les acteurs, soit pour les riches décorations qu'il avoit apportées de Venise.» Plus loin, il parle aussi du théâtre d'un autre illustre charlatan, de Mondor, qui avoit, dit-il, «fait le dessein de venir passer l'hiver à Rouen avec les débris de sa troupe, dont on avoit enlevé presque tout ce qu'il y avoit de bon pour l'hôtel de Bourgogne... La comédie, ajoute-t-il, n'étoit pas sur le pied qu'elle est aujourd'hui; les comédiens et les opérateurs vivoient amis et se voyoient très familièrement, comme gens qui avoient une très grande relation.» Cela dit, il ne vous semblera plus étonnant que Cormier eût, comme Barry, comme Mondor, une belle troupe, avec laquelle, lorsqu'il désertoit Paris, à l'exemple encore de ces grands opérateurs, il faisoit des caravanes par les provinces; et il vous paroîtra très vraisemblable que, dans une de ses courses à travers le midi, il ait pu se rencontrer avec Molière. Voici maintenant ce qui arriva lors de cette rencontre, où le grand comique, à ses commencements, faillit être obligé de céder le pas à un arracheur de dents, comme peu auparavant, à Nantes, il avoit vu pâlir son succès devant celui des marionnettes du Vénitien Segalla! (A. Guépin, Hist. de Nantes, p. 317.) Dans le récit de l'abbé de Cosnac, qui seul a parlé du fait, Cormier n'est que nommé, et personne ne s'étoit encore occupé de savoir qui il pouvoit être. «J'appris, dit l'abbé, que la troupe de Molière et de la Béjart étoit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent à La Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas, qui étoit celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince de Conti et les présents que fit cette dernière troupe à Mme de Calvimont engagèrent à les retenir. Lorsque je voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étois engagé à Molière sur parole, il me répondit qu'il s'étoit depuis long-temps engagé à la troupe de Cormier, et qu'il étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à la sienne. Cependant Molière arriva, et, ayant demandé qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avoit fait faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il y eût beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti avoit trouvé bon de s'opiniâtrer à cette bagatelle. Ce mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de les faire monter sur le théâtre à Pézenas et de leur donner mille écus de mon argent plutôt que de leur manquer de parole. Comme ils étoient prêts de jouer à la ville, M. le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière d'agir, et pressé par Sarazin, que j'avois intéressé à me servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le théâtre de La Grange. Cette troupe ne réussit pas, dans sa première représentation, au gré de Mme de Calvimont, ni par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoiqu'au jugement de tout le reste des auditeurs elle surpassât infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours après, ils représentèrent encore, et Sarazin, à force de prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti qu'il falloit retenir la troupe de Molière, à l'exclusion de celle de Cormier. Il les avoit suivis et soutenus dans le commencement à cause de moi; mais alors, étant devenu amoureux de la Du Parc, il songea à se servir lui-même. Il gagna Mme de Calvimont, et non seulement il fit congédier la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle de Molière.» M. Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. 6, p. 240) a écrit avec raison qu'après «ce passage, qui nous touche par la destinée du grand homme qui y est mis en jeu et s'y agite si indifféremment, on se sent pénétré d'une amère pitié». Qu'eût-il dit s'il eût été amené à savoir que le chef de troupe qu'on faillit lui préférer n'étoit, comme je le crois, qu'un arracheur de dents!

[102]: C'est-à-dire s'il est pris. Le plus souvent cette locution s'employoit pour un homme marié. V. Oudin, Curiosités françoises.

[103]: On peut rapprocher de cet éloquent boniment, pour employer l'expression argotique en cours aujourd'hui, les discours que Sorel, dans le Francion (1673, in-12, p. 530 et 562), fait tenir sur le Pont-Neuf à un arracheur de dents et à un charlatan. C'est de la réclame de même force et de même style. Cette ressemblance et quelques autres détails de fait et de forme me donneroient presque à penser que cette histoire du poète Sibus pourroit bien être de Sorel.

[104]: Furetière, dans sa satire les Poètes, parle aussi des procédés de ces mendiants à la dédicace:

Il espéroit tirer cent écus du libraire,
Et vendre cent louis l'epistre liminaire,
Prenant pour protecteur quelqu'orgueilleux faquin
Qui payroit chèrement l'or et le maroquin.

[105]: C'est justement la manœuvre que M. Scribe a renouvelée dans son Charlatanisme pour faire vendre le livre de son intéressant médecin, le docteur Rémy.

[106]: C'est sans doute le lieu, voisin du Pont-Neuf, où se tenoit le charlatan qui vendoit la drogue fameuse dont nous avons déjà parlé dans une note de notre édition du Roman bourgeois (p. 106), et qui lui devoit son surnom. L'Orviétan est souvent rappelé dans les Mazarinades; il y est même mis en scène, témoin les Sanglots de l'Orviétan sur l'absence du cardinal Mazarin et son adieu, en vers burlesques, 1649, in-4; Dialogue de Jodelet et de l'Orviatan (sic) sur les affaires de ce temps, 1649, in-4.—Je dois à une obligeante communication de M. J. Ravenel de savoir le véritable nom de cet homme célèbre. Voici la mention qu'il a trouvée à l'Hôtel-de-Ville, dans les registres de la paroisse de Saint-Jacques-du-Haut-Pas: «Christophe Contugi, dit de Lorvietan (il signe Lorvietano), temoin (4 janvier 1652) au mariage de Jean-Baptiste Valeri et Catherine Marcovis.»

[107]: Tragédie de Tristan Lhermite, qui, jouée en 1636, balança le succès du Cid (Histoire du théâtre français, t. 5, p. 191). Mondory jouoit le rôle d'Hérode, qui lui coûta bon, comme dit Tallemant, «car, comme il avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi être ce qu'il representoit, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis.» (Edit. in-12, t. 10, p. 45.)

[108]: Tragédie de du Ryer, jouée en 1639. C'est là que M. le duc de La Rochefoucauld prit les deux vers dont il fit la devise de son amour pour Mme de Longueville:

Pour obtenir un bien si grand, si précieux,
J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurois faite aux dieux.