[241]: Ces mots: de neige, mis à la suite d'un autre, étoient une sorte de particule méprisante. Quand, dans le Dépit amoureux (acte IV, sc. 5), Gros-René rend à Marinette «son beau galant de neige», il veut faire voir à sa maîtresse le peu de cas qu'il fait du cadeau, qu'il lui rejette au nez, et non pas, comme on le croit, lui rappeler la couleur de ce nœud de ruban. Cela ne veut, d'aucune façon, dire que ce galant est de couleur de neige; aussi, tous les Gros-René de la Comédie-Française, qui se croient obligés de se mettre invariablement un pompon blanc sur l'oreille, feroient bien de ne plus s'en tenir à cette cocarde.

[242]: Le godenot, dit Richelet, étoit le petit marmouset de bois dont se servoient les joueurs de gobelet. On en avoit fait un mot satirique, à l'adresse de tous les faiseurs de tours de passe-passe, quel que fût leur métier, qu'ils fussent procureurs ou prédicateurs: c'est à ceux-ci surtout que le mot s'appliquoit. (V., parmi les mazarinades, L'Enfer burlesque, 1649, in-4, et Le Rabais du pain, 1649, in-4.)

[243]: V., sur ce type alors populaire, t. 3, p. 273.

[244]: Cette pièce se rapporte à un événement singulier qui intéresse, comme on le verra, plutôt la paléontologie que l'histoire: étrange problème, dont la solution s'est fait attendre plus de deux siècles, de 1613 à 1835, et qui aboutit, en fin de compte, à faire restituer à un mastodonte des ossements que pendant deux cents ans on avoit prêtés à un géant imaginaire!—La découverte eut lieu le 11 janvier 1613, dans le Bas-Dauphiné, à quatre lieues de Romans. Des ouvriers qui travailloient dans une sablonnière voisine du château de Chaumont, propriété du marquis de Langon, y trouvèrent, à 17 ou 18 pieds de profondeur, un certain nombre d'ossements de grande dimension: le col de l'omoplate, deux vertèbres, la tête de l'humérus, un fragment de côte, le gros tibia, l'astragale, le calcanéum, et enfin deux mandibules, l'une avec une seule dent, l'autre avec une dent entière, les racines de deux autres de devant, et les fragments de deux dents rompues. La découverte, déjà importante, l'eût été davantage si quelques ossements n'eussent été brisés par les ouvriers ou ne fussent tombés en poussière sitôt qu'ils avoient été exposés à l'air. Aujourd'hui la science ne tarderoit pas à s'emparer de pareilles dépouilles; alors ce fut l'ignorance et le charlatanisme qui firent main-basse dessus. Les fables commencèrent à circuler; on parla d'un tombeau où les ossements auroient été découverts, mais dont on ne retrouva jamais la moindre trace; de médailles de Marius mêlées aux débris, et enfin d'une inscription sur pierre dure portant ces mots: Theutobochus rex. Qui donc aidoit surtout à propager ces contes? Deux individus qui s'étoient tout d'abord donné un intérêt dans l'affaire: Mazuyer, chirurgien à Beaurepaire, ville des environs, et David Bertrand ou Chenevier, qui y exerçoit les fonctions de notaire. Le chirurgien se croyoit avoir autorité pour attribuer les ossements à qui il lui conviendrait le mieux, et le notaire pour légaliser le certificat de cette belle attribution. Mazuyer eut part au procès-verbal qui fut dressé de la découverte, et qui, selon M. de Blainville (Echo du monde savant, 1835, p. 234), «porte lui-même des marques évidentes de supercherie.» Cet acte est signé de Mazuyer et d'un Guillaume Asselin, sieur de la Gardette, capitaine châtelain, ainsi que de Juvenet, son greffier. Comme il falloit des réclames pour faire connoître au monde l'importante trouvaille où le chirurgien et le notaire avoient placé un si bel espoir de fortune, ils y avisèrent. M. de Blainville, (id., ibid.) est d'avis que ce sont eux qui firent forger les détails contenus dans la brochure ici reproduite, «et la première qui ait été publiée sur ce sujet». Elle fit son effet: ordre vint de la part du roi de faire transporter à Paris les ossements du roi Theutobocus, et on les expédia en toute hâte, sauf «une partie de cuisse et deux dents», qui restèrent entre les mains du marquis de Langon. Ce détail, que nous trouvons dans la Vie de Peiresc, par Requier (1770, in-8, p. 144), n'a pas été connu de M. de Blainville. Le 20 juillet, le mystérieux ossuaire arrivoit à Paris, et l'intendant des médailles et antiques du roi s'empressoit d'en donner un récépissé à Mazuyer et à Bertrand, dit Chenevier, qui s'étoient engagés à restituer le dépôt à M. de Langon dans les dix-huit mois, à moins, toutefois, que Sa Majesté n'en décidât autrement. La Cour étoit alors à Fontainebleau; on y porta les ossements, qui étoient la grande curiosité du jour: «Il y a quelques mois, lisons-nous dans une lettre du P. Millepied au P. Louis Richeome, datée du 8 octobre 1613, qu'on porta de Paris ici, dans la chambre de la reyne, les ossements d'un géant, qu'on disoit être ceux de Teutobotus (sic), roi des Cimbres, décrit par Florus. L'os de la jambe ou de la cuisse étoit de plus de cinq ou six pieds de hauteur, ou d'environ, et de grosseur à proportion. Le roi, les voyant, demanda s'il y avoit eu de si grands hommes. Ayant été répondu que oui: «—Beaucoup de tels sujets feroient une belle armée, dit quelqu'un.—Oui, dit le roi, mais ils auroient bientôt ruiné un pays.» Un fragment de cette lettre, dont le curieux témoignage n'avoit pas encore été, que je sache, invoqué comme preuve de cette histoire, se trouve dans le Dictionnaire historique de M. de Bonnegarde, à l'article Louis XIII (t. III, p. 227-228). Ceux qui avoient répondu oui, à propos de l'existence possible du géant, ne furent pas crus sur parole par tout le monde. Dans la lettre, datée du cabinet du roi, qui fut écrite à M. de Langon pour le remercier de son envoi, on ne sembla pas bien convaincu de l'identité de ces débris avec les restes du roi Theutobocus. On ne la nioit pas positivement, mais on désiroit voir les médailles qui avoient été, disoit-on, trouvées dans le tombeau; et l'on demandoit aussi la partie du squelette restée à Langon. Tout cela, selon nous, impliquoit un doute indirect. Le chirurgien Habicot ne le partageoit pas. Il prit fait et cause pour son confrère le chirurgien Beaurepaire, et il fit paroître, avec une dédicace au roi, sa Gigantostéologie, ou Possibilité des géants. Riolan, qui, en sa qualité de médecin, ne devait pas être d'une opinion que soutenoit la corporation ennemie, riposta tout aussitôt, mais sans se nommer, par sa brochure La Gigantomachie. Réplique du parti contraire: Habicot, ou quelqu'un des siens, publia la Monomachie, sans nom d'auteur; Riolan, piqué, nia plus hardiment. Rien qu'au titre: Imposture découverte des os humains supposés d'un géant (1614, in-8), on sent que sa seconde brochure est beaucoup plus vive et plus nette que la première. Habicot, à court d'arguments, écrit alors à Mazuyer, qui étoit retourné à Beaurepaire, et lui demande en hâte les certificats de la découverte, mais Mazuyer ne s'exécute pas. En juin 1618, il n'avoit pas encore satisfait à la demande d'Habicot. Cependant un nouveau champion étoit entré dans la lice: c'étoit un chirurgien nommé Guillemeau, qui publia, en 1615: Discours apologétique du géant. Riolan, resté sous les armes, mit au jour, trois ans après, la pièce capitale de ce débat, que le temps n'avoit fait qu'envenimer. Après cette nouvelle brochure: Gigantologie, ou Discours sur les géants, 1618, in-8, Habicot n'avoit qu'à s'avouer battu, d'autant mieux que les pièces qu'il attendoit de Mazuyer ne lui étoient pas parvenues. C'est ce qu'il ne fit pas: son Antigigantologie, ou Contre-discours de la grandeur des géants, vint prouver qu'il croyoit plus que jamais à l'infaillibilité de la cause qu'il défendoit. Riolan auroit cependant bien mérité de convaincre tout le monde. Quand il avoit dit, dans son dernier ouvrage, que ces os n'appartenoient pas à un géant, mais à un éléphant ou à une baleine, il avoit été bien près de la vérité. Peiresc avoit aussi été de cet avis. (V. sa Vie par Requier, p. 148.) Ces ossements, suivant lui, étoient ceux d'un éléphant, et il pensoit qu'en ces sortes de découvertes il falloit répéter ce qu'a dit Suétone de débris semblables trouvés de son temps: «Esse Capreis immanium belluarum, ferarumque prægrandia membra, quæ dicuntur gigantum ossa et arma heroum.» (August., cap. 72.) Le silence se fit enfin sur cette grande dispute; on ne reparla du roi Theutobocus et de ses ossements que plus de cent ans après. C'est dans une lettre, adressée le 22 décembre 1744 à l'abbé Desfontaines, et publiée au tome V de ses Jugements sur les ouvrages nouveaux, qu'il en est question. Il y est parlé de la moitié d'un os de la jambe et d'une dent, possédées encore par le petit-fils du marquis de Langon. C'étoit la partie des ossements qui n'avoit pas été envoyée à Paris, et dont Requier nous a parlé dans la Vie de Peiresc. Qu'étoit devenu le reste? On va le savoir. En 1832, un naturaliste, M. Audoin, étant à Bordeaux, apprit d'un de ses confrères, M. Jouannet, que les ossements attribués au roi Theutobocus se trouvoient depuis fort longtemps dans le grenier d'une maison de cette ville. Suivant la tradition, ils avoient été apportés par Mazuyer pour être montrés en public, mais le pauvre diable, n'ayant pas fait ses frais, les avoient laissés pour compte. On ajoutoit que, ce qui lui avoit surtout nui, c'étoit la concurrence d'une troupe de comédiens alors en passage à Bordeaux, et dont le public avoit préféré les farces à cette montre de vieux ossements. Cette troupe, toujours suivant la tradition, auroit été celle de Molière; c'est des Bejard qu'on vouloit dire. On sait, en effet, qu'ils allèrent à Bordeaux, sous le patronage du duc d'Epernon. Quoi qu'il en soit, lorsqu'on eut connaissance au Muséum, de l'existence de ces débris, on pria M. Jouannet de les envoyer à Paris, ce qui fut exécuté. Grâce aux progrès qu'avait faits la science paléontologique, il fut alors facile de reconnoître que ce n'étoient ni les os d'un géant ni même les restes d'un éléphant, comme l'avoit dit Riolan ainsi que Peiresc, et comme l'avoit répété Cuvier, dont l'erreur étoit bien pardonnable puisqu'il n'avoit pu les voir, mais les ossements d'un véritable mastodonte, «semblable, dit M. de Blainville, à celui de l'Ohio, dans l'Amérique septentrionale.» Cette découverte, dont les résultats s'étoient fait attendre deux cent vingt ans, étoit des plus précieuses. On ne peut même pas en citer une pareille en Europe, «puisque, dit le même savant, parmi les restes européens de mastodontes, c'est à peine si l'on cite quelques fragments de mâchoire, adhérents aux dents recueillies en grand nombre dans le midi de la France.» On peut se demander, après tout cela, si les débris retrouvés à Bordeaux sont bien ceux qui étoient provenus des fouilles faites à Chaumont. M. de Blainville n'en a jamais douté. Il s'y trouvait, il est vrai, quelques morceaux de plus, mais «cela peut tenir, dit-il, à ce que les pièces ont été mal dénommées dans le premier procès-verbal.» Quant aux morceaux masquants: l'astragale, le calcanéum et une vertèbre, leur absence s'explique encore plus aisément, puisque, ce que n'a pas dit M. de Blainville, Peiresc, sur la fin de sa vie, avoit, suivant Requier (p. 148) «obtenu quelques morceaux des os prétendus du géant.» M. de Blainville conclut ainsi: «Il est à peu près hors de doute que ces ossements sont bien ceux qui ont été attribués au roi Theutobocus, car il seroit bien difficile de croire qu'un second hasard auroit porté à la lumière six ou sept pièces capitales exactement les mêmes que dans le premier.»—En 1726, Scheutzer commit une erreur du même genre que celle dont nous venons de conter l'histoire. Le prétendu homme fossile trouvé dans les carrières d'Œningen, et dont il publia une description dans les Transactions philosophiques, n'était, comme le prouva Cuvier, qu'une grande salamandre.

[245]: C'est bien ce que dit Florus: «Le roi Theutobocus étoit plus haut que les trophées; nais cela ne signifie pas, disoit Peiresc, qu'il eût une taille de vingt-cinq pieds, comme le prétendoient les auteurs de la découverte. Les trophées que soutenoient, dans les ovations et les triomphes, les bras élevés de ceux qui les portoient, ne dépassoient pas douze pieds.»

[246]: Ici, se trouve dans la pièce originale une grossière figure de médaille où nous n'avons rien distingué, mais où, paraîtroit-il, il falloit voir un M et un A. Notre auteur veut, à cause de ces deux lettres, retrouver là des médailles de Marius. Peiresc le contestoit, et avec d'excellentes raisons, d'après ce qu'on lit dans sa Vie par Requier, page 145: «Pour ce qui est des lettres M A qui se trouvent sur le revers des médailles, disoit-il, elles ne désignent pas Marius, dont le prénom Caïus n'aurait pas été omis. Elles n'ont point été mises pour le mot Marius en entier, l'usage des Romains n'étant de mettre que la seule lettre initiale. Elles marquent bien plutôt Marseille, république alors, et à laquelle cette forme de médaille d'argent étoit propre, comme à une ville grecque, tandis qu'elle ne l'étoit pas aux Romains.»

[247]: L'auteur veut dire l'arc de triomphe d'Orange, qui, pendant longtemps, passa pour avoir été construit en l'honneur de Marius et de sa victoire contre les Cimbres. Il est à peu près certain aujourd'hui, d'après un récent mémoire de M. Ch. Lenormant, que ce monument date du règne de Tibère, et rappelle par conséquent la victoire remportée pendant le règne de ce prince sur Sacrovir, chef des Gaulois révoltés. (V. Comptes-rendus de l'Académie des Inscript, par Ern. Desjardins, 1858, in-8, p. 232-249.)

[248]: Ce n'est pas de la taille de ces dents, mais de leur structure, qu'on se préoccupa le plus lorsque ces restes furent aux mains des membres de l'Académie des sciences. C'est d'après leur forme qu'on parvint à constater d'une façon certaine à quel genre d'animal ces os devoient appartenir: «La structure des dents, dit M. de Blainville, formant une couronne hérissée de plusieurs rangées de tubercules en mamelons, et portées par de véritables racines, ne peut laisser aucun doute sur le genre de mammifères auquel ces ossements ont appartenu: c'étoit un mastodonte, et non un éléphant, comme M. Cuvier l'avoit pensé à tort, n'ayant, il est vrai, pour porter son jugement que le poids et une appréciation grossière de la grandeur de la dent principale. Toutefois, ajoute M. de Blainville, le fait soigneusement relaté de l'existence des racines auroit pu le mettre sur la voie, et l'on conçoit comment Habicot et ses partisans avoient été portés à soutenir la supercherie de Mazuyer, en remarquant que ces dents, étant pourvues de racines et de tubercules à la couronne, avoient réellement quelque ressemblance avec des dents d'homme, surtout pour des anatomistes qui ne possédoient à cette époque aucun élément de comparaison.»

[249]: Riolan, dans sa Gigantologie, étoit bien loin de tomber d'accord de tout cela: «Pour démontrer, dit M. de Blainville, que ce n'étoit pas un géant de trente pieds, comme le vouloit Habicot, il avoit supposé, d'après la longueur des os qu'il avoit examinés, et entre autres celle du fémur, ce qui étoit un mode de procéder fort rationnel, que l'animal ne pouvoit avoir plus de douze pieds de long, et il concluoit que, comme il n'étoit pas besoin d'un tombeau de trente pieds pour placer un corps qui ne pouvoit avoir que douze ou treize pieds, le tombeau prétendu étoit de l'invention de Mazuyier. Habicot, au contraire, admettoit ce fait comme positif; il soutenoit que le contenu devoit être proportionné au contenant; or, ce tombeau avoit trente pieds, donc les ossements qu'il contenoit avoient dû appartenir à un animal de cette taille.»

[250]: C'étoit, nous l'avons dit, au fond d'une sablonnière, dans un terrain d'alluvion, dit M. de Blainville. Requier (Vie de Peiresc, p. 145) remarque en outre que c'est dans la partie du Dauphiné placée entre le Rhône et l'Isère, et non loin de leur confluent. «Ce n'est pas là, disoit Peiresc (id., p. 145), qu'on auroit placé un tombeau; l'on auroit choisi un endroit sinon élevé ou pierreux, du moins qui n'eût pas été si peu solide, de peur que le monument ne fût facilement enterré ou renversé.»