Le duc de Longueville écoute toutes sortes de propositions, mais il n'est capable de faire aucune bonne entreprise, ni de prendre point de ferme résolution[53].
Tous les autres princes effectifs, ou qui se disent tels, ne sont capables de rien, et ne sont considérables en quoi que ce soit.
Quant à la cour, le roi, en l'âge où il est[54], prend ses divertissements à la chasse et à faire l'amour.
On lui a fait paraître mademoiselle Mancini[55], pour la plus accomplie de tout le royaume. C'est une jeune fille de quinze ans, nièce du cardinal, qui a beaucoup d'esprit, mais qui n'est pas belle[56]. Elle est agréable. Le roi en est amoureux, et peu à peu il se pourroit porter à l'épouser. Tous ceux qui sont autour de Sa Majesté sont gagnés pour lui inspirer une telle pensée. Quand cela lui viendroit dans l'esprit, il n'y auroit personne qui s'y opposât. Je ne dis pas que la chose se fera ni qu'elle ne se fera pas[57]; mais messieurs les courtisans se ruent, ou directement ou indirectement, pour acheminer ce mariage.
M. le cardinal subsiste, non-seulement parce que le roi l'aime tendrement, mais il l'estime et il le craint. Et quand la reine voudroit détruire les sentiments de Sa Majesté, elle ne le pourroit faire. Le cardinal a en sa main tous les honneurs et biens à distribuer; il ne faut donc pas s'étonner si l'on s'attache à lui. Le cardinal n'a point de confident particulier, mais il change suivant les occasions; il connoît fort bien le pas glissant où il est, mais il aime mieux périr honorablement que de se retirer lâchement.
Il n'y a point d'apparence qu'il lui arrive rien ni par poison, ni par assassinat, ni par disgrâce, et, très assurément, il se maintiendra; et tout l'Etat demeurera tranquille, excepté que les Anglais entrassent en France[58], ou que M. le prince de Condé eût un bon succès: ces deux choses n'arrivant point, cet Etat demeurera tranquille.
On a envie ici d'avoir querelle avec le pape[59], parce qu'on n'a eu nulle part en son élection[60], et parce qu'on craint qu'il commence le premier a ôter crédit au cardinal, lequel le pape n'estime point, et il traversera en tout ce qu'il pourra.
Pour la maison des Stuarts, en ce royaume, c'est peu de chose. Charles s'est retiré mal satisfait, car il étoit dans le dernier mépris[61]. Le duc d'York est dans les armées[62], comme vous savez, gagnant sa vie à la sueur de son corps. Il a désiré d'épouser mademoiselle de Longueville, qui l'aimoit[63]. Le père n'y a jamais voulu consentir, parce qu'il auroit fallu nourrir le duc d'York.
Glocester devoit se faire d'Église pour avoir des bénéfices, afin de subsister[64]. Montaigu[65] gouvernoit tout ce négoce; tout cela est déchu.
La reine d'Angleterre est toujours dans le couvent de Sainte-Marie de Chaillot[66]; c'est une personne dont on ne parle plus dans les compagnies, comme si elle étoit morte. Elle ne parle pas mal du Protecteur. Il y a peu de jours que je lui ai ouï dire qu'en France nous n'avions pas une telle tête. Elle a auprès d'elle deux Anglais fort envenimés, qui, s'ils pouvoient, voudroient bien tramer quelque chose contre le Protecteur. Montaigu est toujours à Pontoise, à cinq lieues de Paris. C'est un petit fou qui s'est fait prêtre: il feroit bien du mal au Protecteur s'il pouvoit, mais il n'est jugé ici bon à rien. Il fait le bigot et grand catholique, mais il n'y croit rien du tout, mais cela lui sert à vivre.