Deux officiers portoient de grandes boîtes rondes ciselées, avec des couvercles relevés. Ce sont des marques de leurs titres et de leurs dignités, que le roi de Siam leur donne lui-même, en présence duquel ils ne paraissent jamais sans ces marques de distinction.
On passa, en cet ordre, par la cour du château, où les gardes de la prévôté étoient en haie; une partie des cent-suisses de la garde hors la porte de l'escalier du grand appartement, et l'autre sur les degrés.
Le sieur de Blainville, grand-maître des cérémonies, et le sieur de Saintot, maître des cérémonies, à la tête des cent-suisses, reçurent les ambassadeurs, l'un marchant à droite, et l'autre à gauche dans la marche.
La machine du lieu royal arrêta en dehors de la porte de la salle des gardes du corps, où elle resta. Le premier ambassadeur en tira une boîte d'or, dans laquelle la lettre du roi de Siam étoit enfermée. Il la donna à un mandarin, pour la porter sur une soucoupe d'or, le faisant marcher devant lui.
Les tambours et les trompettes restèrent en cet endroit. Le maréchal duc de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, reçut les ambassadeurs à la porte de la salle des gardes, tous en haie et sous les armes. Il prit sa place ordinaire à droite, en avant, partageant avec le duc de La Feuillade l'honneur de la main de l'ambassadeur.
A l'entrée de la galerie, ceux de la suite et du cortége de l'ambassadeur se prosternèrent, aussitôt que le secrétaire ordinaire du roi à la conduite des ambassadeurs les eut rangés à droite et à gauche: ils auroient toujours eu le visage contre terre, si le roi ne leur eût permis qu'ils le regardassent. Il dit qu'ils étoient venus de trop loin pour ne leur pas permettre de le voir[158]. Les mandarins, voyant de loin le roi sur son trône, le saluèrent sans ôter leurs bonnets, tenant leurs mains jointes à la hauteur de la bouche. A chaque salut qu'ils faisoient, ils s'inclinoient par trois différentes fois sans sortir de leur place; ce qu'ils firent de temps en temps, s'approchant du trône, au pied duquel ils se mirent à genoux. En cette posture, ils saluèrent le roi par trois profondes inclinations de corps, après quoi ils s'assirent contre terre, et y demeurèrent pendant toute l'audience.
Les ambassadeurs, du moment qu'ils aperçurent aussi le roi, firent trois profondes révérences, pliant leur corps, et élevant leurs mains jointes à la hauteur de leur tête. Ils marchèrent ensuite, toujours les mains élevées, et firent, de distance en distance, de très-profonds saluts, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au pied du trône. Alors le roi, sans se lever, se découvrit pour les saluer[159]. Sa Majesté étoit accompagnée de monseigneur le dauphin et de Monsieur, de M. de Chartres, de M. le duc de Bourbon, de M. le duc du Maine et de M. le comte de Toulouse, qui tous se couvrirent pendant l'audience; elle avoit derrière son fauteuil le grand chambellan, les premiers gentilshommes de la chambre, les grands-maîtres de la garde-robe, et le maître de la garde-robe. Le chef de l'ambassade, qui tenoit la place du milieu, sans ôter ses mains élevées à la hauteur de son visage, fit un compliment au roi. Les deux autres ambassadeurs étoient dans la même posture et dans la même situation que lui.
Son discours fait, l'abbé de Lyonne, qui avoit appris la langue siamoise, à la maison des missionnaires de Siam, s'approcha du roi pour lui dire la harangue de l'ambassadeur[160]; à quoi le roi répondit avec des termes très-honnêtes. Quand le roi eut répondu au compliment de l'ambassadeur, le premier ambassadeur monta sur le trône, ayant pris la lettre du roi son maître d'un des mandarins qui le suivoient; il la présenta au roi, qui se leva pour la recevoir, et la mit entre les mains de M. de Croissy. Les deux autres ambassadeurs qui accompagnoient le premier ministre de l'ambassade, étant au trône, laissèrent une marche entre eux et lui. Le roi leur parla assez de temps, l'abbé de Lyonne interprétant ce qui se disoit de part et d'autre.
L'audience finie, les ambassadeurs, avant que de descendre du trône, firent de profonds saluts qu'ils réitérèrent au pied du trône, pendant que les mandarins saluoient à genoux le roi, tous pliant le corps; après quoi, les mandarins étant levés, ils se placèrent derrière les ambassadeurs, et tous ensemble firent, en se retirant, les mêmes saluts qu'ils avoient faits en entrant dans la galerie, avec cette discrétion de ne point tourner le dos au roi que lorsqu'ils virent au bout de la galerie que les courtisans, qui faisoient haie des deux côtés, eussent fermé l'ouverture du passage.
Les ambassadeurs sortirent de la grande galerie, précédés comme ils étoient venus, et accompagnés du maréchal de La Feuillade, du maréchal duc de Luxembourg[161], qui les quitta à la porte de la salle des gardes-du-corps.