—Tenons-nous donc,» dit Marmus en prenant la main du baron Cerceau et lui manifestant le plaisir qu’il avait de se rencontrer avec le plus grand, le plus illustre des naturalistes.

Le ministre promit alors sur les fonds destinés à l’encouragement des sciences, des lettres et des arts une somme assez importante à l’illustre Marmus, qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion d’honneur. La Société de géographie, jalouse d’imiter le gouvernement, offrit à Marmus un prix de dix mille francs pour son voyage aux montagnes de la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon maître rédigeait, d’après tous les voyages précédents en Afrique, une relation de son voyage. Il fut reçu membre de la Société géographique.

Le journaliste, nommé sous-bibliothécaire au Jardin des Plantes, commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand philosophe: on le regardait comme un rêveur, comme l’ennemi des savants, comme un dangereux panthéiste, on s’y moquait de sa doctrine.

Ceci se passait pendant les tempêtes politiques des années les plus tumultueuses de la révolution de Juillet. Marmus acheta sur-le-champ une maison à Paris, avec le produit de son prix et de la gratification ministérielle. Le voyageur fut présenté à la cour, où il se contenta d’écouter. On y fut si enchanté de sa modestie, qu’il fut aussitôt nommé conseiller de l’Université. En étudiant les Hommes et les choses autour de lui, Marmus comprit que les cours étaient inventés pour ne rien dire; il accepta donc le jeune Perroquet que le baron Cerceau lui proposa, et dont la mission était, en exposant la science des Instincts comparés, d’étouffer le fait du Zèbre en le traitant d’une exception monstrueuse: il y a, dans les sciences, une manière de grouper les faits, de les déterminer, comme en finance, une manière de grouper les chiffres.

Le grand philosophe, qui n’avait ni places à donner, ni aucun gouvernement pour lui autre que le gouvernement de la science à la tête de laquelle l’Allemagne le mettait, tomba dans une tristesse profonde en apprenant que le cours des Instincts comparés allait être fait par un adepte du baron Cerceau, devenu le disciple de l’illustre Marmus. En se promenant le soir sous les grands marronniers, il déplorait le schisme introduit dans la haute science, et les manœuvres auxquelles l’entêtement de Cerceau donnait lieu.

«On m’a caché le Zèbre!» s’écria-t-il.

Ses élèves étaient furieux. Un pauvre auteur entendit par la grille de la rue de Buffon l’un d’eux s’écrier en sortant de cette conférence:

«O Cerceau! toi si souple et si clair, si profond analyste, écrivain si élégant, comment peux-tu fermer les yeux à la vérité? Pourquoi persécuter le vrai? Si tu n’avais que trente ans, tu aurais le courage de refaire la science. Tu penses à mourir dans tes nomenclatures, et tu ne songes pas à l’inexorable postérité qui les brisera, armée de l’Unité zoologique que nous lui léguerons!»

Le cours où devait se faire l’exposition de la science des Instincts comparés eut lieu devant la plus brillante assemblée, car il était surtout mis à la portée des Femmes. Le disciple du grand Marmus, déjà qualifié d’ingénieux orateur dans les réclames envoyées aux journaux par le bibliothécaire, commença par dire que nous étions devancés sur ce point par les Allemands: Vittembock et Mittemberg, Clarenstein, Borborinski, Valerius et Kirbach avaient établi, démontré que la Zoologie se métamorphoserait un jour en Instinctologie. Les divers instincts répondaient aux organisations classées par Cerceau. Et, partant de là, le jeune Perroquet répéta, dans une charmante phraséologie, tout ce que de savants observateurs avaient écrit sur l’instinct, il expliqua l’instinct, il raconta les merveilles de l’instinct, il joua des variations sur l’instinct, absolument comme Paganini jouait des variations sur la quatrième corde de son violon.