L’Éléphant, l’Aigle, le Buffle et le Bison arrivèrent, chacun de son côté, comme si une invisible puissance les eût fait apparaître tout à coup. Pour qui ignore que l’amour de la liberté transporterait des montagnes, la présence de ces nobles Animaux dans ces hautes galeries eût été inexplicable.

Quand la réunion fut complète, le Bison prit la parole en ces termes:

«Frères, dit l’orateur, en regardant l’un après l’autre tous ceux qui se trouvaient là, nous n’avons encore rien dit, et pourtant nous savons tous pourquoi nous sommes ici.

«Disons-le donc, puisque aussi bien nous sommes fiers de le penser: nous sommes ici pour conspirer, pour défaire aujourd’hui ce que nous avons mal fait il y a un an, et pour aviser à mieux faire; pour abaisser, pour abattre ceux que nous avons élevés; pour agiter enfin la Nation Animale au nom de la révocation des rédacteurs.

«Je le déclare: il ne nous reste qu’une ressource, c’est le renvoi des rédacteurs... Hourra pour le renvoi!

—Tonnerre d’applaudissements.—

«Frères, il faut que les mots aillent où va la pensée;—et si désolant qu’il soit pour vous de l’entendre et pour moi de le dire, je le dirai et vous l’entendrez: tout ce qui existe n’est bon qu’à aller en ruine, et ce serait mieux s’il n’existait rien!... Que nous a servi ce qu’on nous a fait faire? Ce livre publié, dites, à quoi a-t-il servi?

—Tous: «A rien! à rien!»—

«Cette lice où chacun devait entrer, le plus humble comme le plus grand, pourquoi ne l’a-t-on ouverte qu’aux plaintes isolées d’un petit nombre, sinon pour éloigner de la tribune nationale les cris de la détresse universelle? Ils n’ont travaillé que pour eux.—Ils n’ont songé qu’à eux;—et quand ils se sont vus puissants, ils ont dit:—Tout est bien.

«Que nous revient-il de leur puissance? Notre terre à nous a-t-elle cessé d’être une vallée de larmes?