Les enseignes flottaient au vent, le soleil dardait sur les étincelantes armures des insectes rangés en bataille. Des Cigales, dont on vante avec raison l’aptitude pour la musique, placées sur les limites des deux camps, à l’extrémité des deux paratonnerres, soufflaient de toute la force de leurs poumons dans des petites flûtes à l’oignon, et cette musique guerrière portait à son comble l’ardeur de nos troupes. De temps en temps une graine de balsamine, lancée du haut des airs avec beaucoup de précision par des Cerfs-Volants fort adroits dans ce genre d’exercice, venait éclater dans nos rangs et y laissait des traces sanglantes.

L’armée ennemie ne bougeait pas.

L’impatience gagnait nos braves cohortes. «Dépêchons, nous disaient les Éphémères qui déjà avaient eu, presque tous, le temps de blanchir sous les armes, la vie est courte.» Bientôt, emportés par leur fougue, et sans écouter les menaces ni les prières du seigneur Bourdon, ils volèrent les premiers à l’ennemi!!! et firent ainsi tourner contre eux-mêmes le plan si bien conçu par leur habile général, car l’armée tout entière les suivit. En effet, chacun ayant quitté son rang pour courir selon ses forces, les nôtres arrivèrent en désordre et tout essoufflés devant le front ennemi, qui s’ouvrit tout à coup et laissa voir les gueules menaçantes d’une double rangée de canons d’une invention nouvelle. Ces canons étaient si petits, qu’on les voyait à peine, et nous ne savons comment on avait pu les faire. Ils étaient charmants, mais ils tuaient beaucoup de monde. Pendant plus d’un quart d’heure, ils écrasèrent nos troupes. Bientôt on en vint à combattre à l’arme blanche. On ne saurait croire combien sont terribles et acharnées ces luttes d’Insecte à Insecte. Tout devenait un instrument de mort entre les pattes des combattants furieux. Les feuilles de cyprès se changeaient en lances meurtrières, les moindres brins de bois sec étaient autant de massues, et on entendait au loin le choc retentissant des cuirasses contre les cuirasses, des corselets contre les corselets, et des écailles fracassées.

Des ailes brisées, des membres épars, des petites montagnes de morts et de mourants, du sang partout, tel est l’horrible spectacle que présentait cette scène de carnage.

Et les Fleurs, captives dans leur prison de verre, voyant ce qui se passait au-dessus de leur tête, ne savaient que penser de ces abominables fureurs.

L’aile droite plia la première. Le pied ayant glissé au colonel des Hannetons, un des plus braves officiers de l’armée, dans un effort qu’il faisait pour dégager un peloton qui s’était laissé entourer, il roula dans la gouttière d’une façon si fâcheuse, qu’il tomba sur le dos, ce qui est le plus grand malheur qui puisse arriver à un Hanneton. Une Guêpe de l’armée ennemie n’eut pas honte d’abuser de la position d’un adversaire sans défense, et lui passa son dard au travers du corps.

A cette vue, le régiment que commandait le colonel se débanda. Le prince Bourdon essaya, mais en vain, d’arrêter les fuyards. C’était une bataille perdue, le Waterloo de notre cause! Désespéré, et ne voulant pas survivre à sa défaite, le général en chef se jeta au plus fort de la mêlée et y trouva ce qu’il y cherchait, la mort des braves! Il tomba percé de vingt-deux coups, après avoir fait des prodiges de valeur. La nouvelle de cette mort se répandit en un instant, et la déroute bientôt fut complète.

L’armée victorieuse ne perdit pas de temps; elle alla bien vite dégager l’armée de terre qui, ne pouvant faire mieux, était toujours restée bloquée dans les cours de l’Amphithéâtre.