I
«Toutes les Bêtes sachant lire et écrire, et surtout compter, ayant une bonne cabane au soleil, du foin dans leur râtelier et des amis puissants, étant égales devant la loi, il est promis justice et protection à toutes.
«En conséquence, afin que les Grands du Jardin des Plantes puissent jouir de toutes leurs aises, nous enjoignons aux petits qu’ils aient à se priver du peu qu’ils ont, et à se rapetisser au point de devenir imperceptibles et impalpables.—Si bien que les petits ne tenant plus de place du tout, les Grands puissent avoir, comme c’est leur droit, leurs coudées franches, ne manquer de rien et n’être gênés en rien.
II
«Comme il n’est pas possible que tout le monde soit content, ceux qui ne le seront pas auront tort de s’en étonner, mais ils auront le droit de s’en plaindre.—Le droit de pétition est donc solennellement reconnu.—Qu’on se le dise.
«Mais attendu que les moments d’un rédacteur sont précieux, et qu’il lui serait impossible d’accorder toutes les audiences qu’on lui demanderait, il est interdit d’apporter soi-même ses pétitions au pied de son auguste fauteuil; les réclamations ne seront reçues qu’autant qu’elles arriveront écrites et franches de port, et ne seront lues qu’autant qu’il aura été possible de les lire.»
Messieurs les Animaux ne se le firent pas dire deux fois; et, toute Bête aimant à se plaindre, les pétitions arrivèrent par charretées; l’air
et la terre étaient encombrés de messagers, de porteurs et de courriers de toutes sortes. Chacun avait un petit malheur particulier au bout de la patte pour demander l’aumône d’une réforme générale en sa faveur; et la petite Charte n’était pas promulguée depuis deux heures, qu’il y avait des pétitions plein la maison, plein les caves et les greniers, et encore des monceaux à la porte.
«Les grimauds, dit le Renard en riant dans sa barbe de se voir pris au mot; jusques à quand croiront-ils que les gouvernements sont créés et mis au monde pour les protéger et s’occuper d’eux?