Ensuite notre jeune maîtresse a perdu sa mère; tu vois qu’elle a été encore plus malheureuse que nous; et en la perdant elle a tout perdu, excepté ses dix doigts qui la font vivre, et sa jolie figure qui ne gâte rien. Il a fallu quitter la petite boutique du Marais, abandonner le rez-de-chaussée, monter tout d’un coup au sixième, et travailler du matin jusqu’au soir, et quelquefois du soir jusqu’au matin, pour exister; et elle l’a fait comme on doit faire tout ce qu’on ne peut pas empêcher, avec courage. Alors plus de lait le matin, tu m’entends, plus de pâtée le soir. Mais, Dieu merci, j’ai bon pied, j’ai bon œil, et vive la chasse!
Tu me dis, d’un ton lamentable, que tu es riche (pauvre Minette!) et que tu aimerais mieux être heureuse...
Du moment où tu te plains d’être riche, ma petite sœur, je ne sais pas comment faire pour me plaindre d’être pauvre. Êtes-vous donc drôles, vous autres, qui avez toujours votre couvert mis quelque part, et qui dînez à table sur du linge blanc, dans des écuelles dorées, pleines de bonnes choses!
Ne dirait-on pas, à vous entendre, que c’est avec ce qui nous manque que nous achetons ce que vos richesses mêmes ne peuvent vous donner? Vous verrez qu’on nous prouvera un jour que la pauvreté est un remède contre tous les maux, et que du moment où on n’a pas même de quoi dîner on est trop heureux.—Sérieusement, croyez-vous que la fortune nuise au bonheur? Faites-vous pauvres alors, ruinez-vous, rien n’est plus facile, et vivez de vos dents, si vous le pouvez.—Vous m’en direz des nouvelles.
Allons, Minette, un peu de courage, et surtout un peu de raison. Plains-toi d’être malheureuse, mais ne te plains pas d’être riche, car nous sommes pauvres, nous, et nous savons ce que c’est que la pauvreté. Je te gronde, Minette; je fais avec toi la sœur aînée, comme autrefois; pardonne-le-moi. Ne sais-tu pas que ta Bébé serait bien heureuse de t’être bonne à quelque chose? Ne me fais pas attendre une nouvelle lettre, car je l’attendrais avec inquiétude. Je commence à craindre que tu n’aies en effet cherché le bonheur dans des chemins où il n’a jamais passé.
Bien entendu, tu ne me cacheras rien. Qui sait? Quand tout sera sur ce papier parfumé dont tu me parles, peut-être en auras-tu moins gros sur le cœur.
Adieu, Minette, adieu. C’est assez babiller; voilà l’heure où notre mère a faim, et notre dîner court encore dans le grenier.
Ça va mal dans le grenier; les Souris sont de fines Mouches qui deviennent de jour en jour plus rusées; il y a si longtemps qu’on les mange, qu’elles commencent à s’en apercevoir. J’ai pour voisin un Chat qui ne serait pas mal s’il était moins original. Il raffole des Souris, et prétend qu’il y aura quelque jour une révolution de Souris contre les Chats, et que ce sera bien fait.
Tu vois que je n’aurai pas tort de mettre à profit l’état de paix où nous sommes encore, Dieu merci! pour aller chasser sur leurs terres. Mais ne parlons pas politique!