... Te souvient-il qu’un jour notre maîtresse nous avait donné une poupée qui avait bien la plus appétissante petite tête de Souris qu’on puisse voir, et que, si grandes demoiselles que nous fussions déjà, la vue de ce joujou merveilleux nous arracha des cris d’admiration.
Mais une seule poupée pour deux jeunes Chattes, dont l’une est noire, l’autre blanche, ce n’était guère, et tu dois te souvenir aussi que cette fatale poupée, avec laquelle je prétendais jouer toute seule, ne tarda pas à devenir pour nous un sujet de discorde.
Toi, l’aînée, toi, si bonne d’ordinaire, tu t’emportas, tu me battis, méchante; mon sang coula! ou, s’il ne coula pas, je crus le voir couler. Je n’étais pas la plus forte. J’allai trouver notre mère: «Maman, maman, lui dis-je en miaulant de la façon la plus lamentable et en lui montrant ma patte déchirée, faites donc finir mademoiselle Bébé, qui me bat toujours.»
Ce mot toujours te révolta, tu levas au ciel tes yeux et tes pattes indignés en m’appelant vilaine menteuse, et notre mère, qui te savait plus raisonnable que moi, te crut sur parole, et me renvoya sans m’entendre.
C’est pourtant de cette cause si légère, c’est de ce point, c’est de ce rien que sont venus tous mes malheurs. Humiliée de ce déni de justice, je résolus de m’enfuir au bout du monde, et m’en allai bouder sur un toit.
Lorsque je fus sur ce toit et que je vis l’horizon immense se dérouler devant moi, je me dis que le bout du monde devait être bien loin: je commençai à trouver qu’une pauvre jeune Chatte comme moi serait bien seule, bien exposée et bien petite dans un si grand univers, et je me mis à sangloter si amèrement, que je m’évanouis.
Je me rappelle que. . . .
(La transition étant restée tout entière sous la tache d’encre, nous avons été, à notre grande confusion, obligés de nous en passer.)
. . . . . . . . Il me semblait entendre dans les airs des chœurs d’esprits invisibles. . .