Mais l’amour désire jusqu’à l’impossible, et sait se contenter de peu; je me contentai de ce peu, Bébé, et quand ce peu fut devenu rien, je m’en contentai encore! Le cœur a de sublimes entêtements. Comment se décider d’ailleurs à croire qu’on aime en vain?

Retiens bien ceci, Bébé, les Chats ne sont reconnaissants des efforts qu’on fait pour leur plaire, que quand on y réussit. Loin de me savoir gré de ma constance, Brisquet s’en impatientait. «Comprend-on, s’écriait-il avec colère qu’on s’obstine à faire de l’amour, qui devrait être le passe-temps le plus gai et le plus agréable de la jeunesse, l’affaire la plus sérieuse, la plus maussade et la plus longue de la vie!

—La persévérance seule justifie la passion, lui répondais-je; j’ai abandonné ma mère et ma sœur parce que je t’aimais; je me suis perdue pour toi, il faut que je t’aime.»

Et je pleurais!!!

Il est bien rare que le chagrin ne devienne pas un tort: bientôt Brisquet se montra dur, grossier, exigeant, brutal même; et moi qui me révoltais jadis contre la seule apparence d’une injustice de ma pauvre mère, je me soumettais, et j’attendais, et j’obéissais. En quinze jours, j’avais appris à tout souffrir. Le temps est un maître impitoyable: il enseigne tout, même ce qu’on ne voudrait pas savoir.

A force de souffrir, on finit par guérir. Je crus que je me consolais, parce que je devenais plus calme; mais le calme dans les passions succède à l’agitation, comme le repos aux tremblements de terre, lorsqu’il n’y a plus rien à sauver. J’étais calme, il est vrai, mais c’était fait de mon cœur. Je n’aimais plus Brisquet, et, ne l’aimant plus, je parvins à lui pardonner et à comprendre aussi pourquoi il avait cessé de m’aimer. Pourquoi? Eh! mon Dieu, Bébé, la meilleure raison que puisse avoir un Chat comme Brisquet pour cesser d’aimer, c’est qu’il n’aime plus.

Brisquet était un de ces égoïstes de bonne foi qui trouvent tout simple d’avouer qu’ils s’aiment mieux que tout le monde, et qui n’ont de passions que celles que leur vanité remue. Ce sont ces Chats-là qui ont inventé la galanterie pour plaire aux Chattes, en se dispensant de les aimer. Leur cœur a deux portes qui s’ouvrent presque toujours en même temps, l’une pour faire sortir, l’autre pour faire entrer, et tout naturellement, pendant que Brisquet m’oubliait, il se prenait de belle passion ailleurs.

Le hasard me donna une singulière rivale: c’était une Chinoise de la province de Pechy-Ly, nouvellement débarquée, et qui déjà faisait courir tous les Chats de Paris, qui aiment tant à courir, comme on sait. Cette intrigante avait été rapportée de Chine par un entrepreneur de théâtres, qui avait pensé avec raison qu’une Chatte venue de si loin ne pouvait manquer de mettre en émoi le peuple le plus spirituel de la terre. La nouveauté de cette conquête piqua l’amour-propre de Brisquet, et les oreilles pendantes de la Chinoise firent le reste.

Brisquet m’annonça un jour qu’il me quittait. «Je t’ai prise pauvre et je te laisse riche, me dit-il; quand je t’ai trouvée, tu étais désespérée et tu ne savais rien du monde, tu es aujourd’hui une Chatte pleine de sens et d’expérience; ce que tu es, c’est par moi que tu l’es devenue, remercie-moi et laisse-moi partir.—Pars, toi que je n’aurais jamais dû aimer,» lui répondis-je. Et il partit.