Il partit gai et content. Rien ne s’oublie si vite que le mal qu’on a fait.

Je ne l’aimais plus, ce qui n’empêcha pas que son départ me mit au désespoir. Ah! Bébé, si j’avais pu tout oublier et redevenir enfant!

C’est à cette époque que fut faite, avec tant d’art et tant d’esprit sur la disparition de Brisquet, cette mémorable histoire des Peines de cœur d’une Chatte anglaise, qui, pour être une charmante nouvelle, n’en est pas moins un des plus affreux tissus de mensonges qu’on puisse imaginer, parce qu’il s’y mêle un peu de vérité. Cette histoire fut écrite, à l’instigation de Brisquet, par un écrivain éminent, dont il parvint à surprendre la bonne foi (rien ne lui résiste), et à qui il fit croire et écrire tout ce qu’il voulut.

En se faisant passer pour mort, Brisquet voulait recouvrer sa liberté, épouser, moi vivant, sa Chinoise, devenir bigame enfin: ce qu’il fit, au mépris des lois divines et humaines, et à la faveur d’un nom supposé.

Rien n’est plus facile à prouver, du reste, que la fausseté de cette prétendue histoire anglaise, qui n’a jamais existé que dans l’imagination de Brisquet et de son romancier, et qui n’a jamais pu se passer en Angleterre, où jamais procès en criminelle conversation ne s’est plaidé devant les Doctors Common, où jamais époux offensé n’a demandé autre chose à la justice que de l’argent... pour guérir son cœur blessé.

Pour moi, accablée par ce dernier coup, je renonçai au monde, et je pris en haine mes pareils, que je cessai de voir.

Seule dans les appartements de ma maîtresse, qui m’aimait autant que ses enfants et autant que son mari,—mais pas plus; admise à tout voir et à tout entendre; fêtée, et par conséquent très-gâtée, je m’aperçus bientôt qu’il y a plus de vérité qu’on n’a coutume de le penser dans cette légende de la Chatte métamorphosée en Femme qu’on nous raconte dans notre enfance, quand nous sommes sages. Là, pour distraire mes ennuis, j’entrepris d’étudier la société humaine à notre point de vue animal, et je crus faire une œuvre utile en composant, avec le résultat de mes observations, un petit traité que j’intitulerai Histoire naturelle d’une Femme à la mode à l’usage des Chattes, par une femme qui fut à la mode. Je publierai ce traité, si je trouve un éditeur.

La plume me tombe des mains, Bébé! j’aurais dû rester pauvre.

Comme toi j’aurais vécu sans reproche, et à l’heure qu’il est je ne serais ni sans cœur, ni sans courage, ni lasse de tout, au milieu de ce luxe qui m’entoure et qui m’énerve.

Il faut avoir cherché de l’extraordinaire dans sa vie pour savoir où mène une si sotte recherche.