Je me confesse pour être franc. Je dirai donc que je fus étonné plutôt que ravi du spectacle qui s’offrit à ma vue, quand j’ouvris les yeux pour la première fois; et que je crus un instant, en voyant la voûte céleste s’arrondir tout autour de moi, que je n’avais fait que passer d’un œuf infiniment petit dans un œuf infiniment grand. J’avouerai aussi que je fus loin d’être enchanté de me voir au monde, bien qu’en cet instant ma première idée fût que tout ce que je voyais devait m’appartenir, et que la terre n’avait sans doute jamais eu d’autre emploi que celui de me porter, moi et mon œuf. Pardonnez cet orgueil à un pauvre Pingouin, qui depuis n’a eu que trop à en rabattre.

Lorsque j’eus deviné à quoi pouvaient me servir les yeux que j’avais, c’est-à-dire quand j’eus regardé avec soin ce qui m’entourait, je découvris que j’étais dans ce que je sus plus tard être le creux d’un rocher, pas bien loin de ce que je sus plus tard être la mer, et, du reste, aussi seul que possible.

Ainsi, des rochers et la mer, des pierres et de l’eau, un horizon sans bornes, l’immensité enfin, et moi au milieu comme un atome, voilà ce que je vis d’abord.

Ce qui me frappa davantage, ce fut que cela était en vérité bien grand, et je me demandai aussitôt: «Pourquoi l’univers est-il si grand?»

II

Cette question, la première que je m’adressai, combien de fois me la suis-je adressée depuis, et combien de fois me l’adresserai-je encore?

Et, en effet, à quoi sert donc que le monde soit si grand?

Est-ce qu’un petit monde, tout petit, dans lequel il n’y aurait de place que pour des amis, que pour ceux qui s’aiment, ne vaudrait pas cent fois mieux que ce grand monde, que ce grand gouffre dans lequel tout se perd, dans lequel tout se confond, où il y a de l’espace, non-seulement pour des créatures qui se détestent, mais encore pour des peuples entiers qui se volent, qui se frappent, qui se tuent, qui se mangent; pour des espèces ennemies, et l’une sur l’autre acharnées; pour des appétits contraires; pour des passions incompatibles enfin, et, qui pis est, pour des Animaux qui doivent, après avoir respiré le même air, vu la même lune, et le même soleil, et les mêmes astres, mourir sottement, après s’être, par-dessus le marché, ignorés toute leur vie?

Je vous le demande à vous tous, Pingouins qui me lisez, Pingouins mes bons amis, est-ce qu’une petite terre par exemple, une terre sur laquelle il n’y aurait qu’une petite montagne, pas bien haute, qu’un petit bois planté d’arbres très en vie, chargés de feuilles, et poussant à merveille, et se couvrant à plaisir de ces belles fleurs et de ces beaux fruits qui font la gloire et la joie des branches qui les portent, et dans ce petit bois une ou deux douzaines de nids charmants, bien habités par de bons et joyeux Oiseaux élégamment vêtus, riches en santé, en couleurs, en beauté, en grâces, en tout enfin, et non pas de pauvres diables de Pingouins comme vous et moi; est-ce que dans chacun de ces nids un cœur ou plusieurs cœurs ne faisant qu’un, et tout au fond quelques œufs chaudement et tendrement couvés, je vous le demande, est-ce qu’une petite terre ainsi faite ne ferait pas votre affaire, et l’affaire de tout le monde?

Qui donc réclamerait, je vous prie, contre cette douce petite terre, contre ce petit bois, contre ces beaux arbres, contre ces rares oiseaux s’aimant tous, se chérissant tous, tous amis, qui donc?