Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément par miracle; car il est aisé de voir que les hommes
N'y peuvent avoir travaillé;
Et l'on croit, avec apparence,
Que les saints esprits ont taillé
Ce roc qu'avec tant de constance
La sainte a si longtemps mouillé
Des larmes de sa pénitence.
Mais, si d'une adresse admirable
L'ange a taillé ce roc divin,
Le démon, cauteleux et fin,
En a fait l'abord effroyable,
Sachant bien que le pèlerin
Se donnerait cent fois au diable,
Et se damnerait en chemin.
Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir, sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent hôtellerie.
On n'y mange jamais de chair,
On n'y donne que du pain d'orge,
Et des œufs qu'on y vend bien cher.
Les moines hideux ont de l'air
De gens qui sortent d'une forge.
Enfin, ce lieu semble un enfer,
Ou pour le moins un coupe-gorge,
On ne peut être sans horreur
Dedans cette horrible demeure
Et la faim, la soif et la peur
Nous en firent sortir sur l'heure.
Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes, que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables; mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises à prier Dieu.
Car bien qu'elle ait l'âme assez tendre
Pour tout ce qu'elle aurait chéri.
On aurait peine à la surprendre
Sur le tombeau de son mari.
Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci. Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de l'accoster, et de lui demander:
«Est-ce vous, monsieur d'Assouci?
—Oui, c'est moi, messieurs; me voici.
N'ayant plus pour tout équipage
Que mes vers, mon luth et mon page.
Vous me voyez sur le pavé
En désordre, malpropre et sale;
Aussi je me suis esquivé
Sans emporter paquet ni malle;
Mais enfin me voilà sauvé,
Car je suis en terre papale.»
Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant:
«Ce petit page qui vous suit,
Et qui derrière vous se glisse,
Que sait-il? En quel exercice,
En quel art l'avez-vous instruit?
—Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,
Il est bien à votre service.»