LEFRANC DE POMPIGNAN
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à madame ***
Le 24 septembre 1740.
C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement engagée. Je suis sûr
Que tout homme sensé rira
D'une entreprise si falotte!
Que personne ne nous lira:
Ou que celui qui le fera,
À coup sûr très-fort s'ennuîra,
Que vers et prose on sifflera;
Et que sur cette preuve-là
Le régiment de la calotte
Pour ses voyageurs nous prendra.
Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais qu'incognito.
Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.
Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en partîmes.
Mais vu le local enterré
De la cité primatiale,
Nous croyons, tout considéré,
Que quand la saison pluviale.
Au milieu du champ labouré
Vernie la bouche à la cigale,
Toutes les eaux ont conjuré
D'environner, bon gré mal gré.
La ville archiépiscopale:
Ce qui rend ce lieu révéré
Un cloaque beaucoup trop sale,
De quoi Chapelle a murmuré;
Mais d'un ton si peu mesuré,
Qu'il en résulte grand scandale.
Au point qu'un prébendier lettré
De l'église collégiale
Nous dit, d'un air très-assuré,
Que ce voyage célébré
N'était au fond qu'œuvre de balle.
Et que Narbonne, qu'il ravale,
Ne l'avait jamais admiré.