Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de l'œuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants. Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison, grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant à ce tableau, si dénigré dans l'œuvre susdit, messieurs de Narbonne le regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.

Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.

Mais sachant par tradition
Que dans cette agréable ville,
Pour le sol de chaque saison,
Très-prudemment chaque maison
A soin d'avoir un domicile.
Et craignant pour mon compagnon,
Qui pour moi n'était pas tranquille,
Nous criâmes au postillon
Au plus vite de faire gille.

Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement digne de la curiosité des voyageurs.

Près d'une chaîne de rochers
S'élève un monastère antique.
De son église très-gothique,
Deux tours, espèce de clochers,
Ornent la façade rustique.

Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,

D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:
Et leur troupe oisive sommeille
Dans les cavernes d'alentour.

Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les anachorètes.—Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins, s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du désert, rongés de rats.—Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on vous fera, bonne chère.

Nos moines sont de bons vivants,
L'un pour l'autre fort indulgents,
Ne faisant rien qui les ennuie,
Ayant leur cave bien garnie,
Toujours reposés et contents,
Visitant peu la sacristie;
Mais quelquefois les jours de pluie
Priant Dieu pour tuer le temps.

Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.