Là, rappelant tous ses malheurs, comparant le temps si court où elle avoit joui du bonheur de revoir son amant, avec l'immensité de celui qu'elle seroit peut-être sans le rejoindre, elle répandit tant de larmes, que la terre en étoit trempée. Le sommeil, dont elle ne connoissoit plus les douceurs, vint lui fermer les yeux, & elle s'endormit profondément.

Or cette forêt, étoit celle qu'habitoient depuis plusieurs siècles les centaures jaunes; c'étoit l'asile qu'ils avoient choisi après la malheureuse affaire qu'ils eurent contre les Lapithes, aux noces de Pirithoüs. Quelques-uns, qui étoient à la chasse, passèrent par hasard auprès d'Etoilette. La nouveauté d'un tel objet, sa beauté ravissante les firent s'arrêter, & beaucoup d'autres s'y joignirent bientôt. La princesse, en ouvrant les yeux, fut saisie d'une extrême frayeur de se trouver seule dans un bois au milieu d'une pareille troupe; mais quand elle vit les centaures l'admirer, & se dire entre eux que c'étoit sans doute une fée ou quelque divinité, sa crainte fut bientôt dissipée.

Puisque les hommes conspirent ma perte, se disoit-elle en elle-même, & que le seul auquel je puisse demander du secours est hors d'état de m'en donner, essayons, cette espèce de créature est peut-être moins barbare; d'ailleurs je ferois de vains efforts pour me sauver, & je suis dans la nécessité de demander sa protection. Après ces courtes réflexions, la princesse levant modestement les yeux sur les centaures:

Mes amis, leur dit-elle, vous voyez une fille malheureuse, qui fuit la fureur d'un roi puissant; accordez-moi un asile parmi vous. Je n'ai que de la reconnoissance à vous offrir, & mon amitié, si vous voulez la recevoir.

Les centaures, qui n'étoient pas grands complimenteurs, mais francs & sincères, lui répondirent qu'ils seroient ravis qu'elle voulût bien rester avec eux, & qu'ils la protégeroient avec plaisir.

Alors un d'eux lui dit de monter sur sa croupe, les autres l'y aidèrent; & cette troupe s'éloignant, conduisit Etoilette dans une vaste caverne, où logeoient plusieurs centauresses, auxquelles on la remit pour en avoir soin.

Les centauresses reçurent Etoilette avec beaucoup de joie, & s'empressèrent à la servir. Tous les jours on lui procuroit de nouveaux divertissemens, tels que la chasse, la pêche, & les joûtes que faisoient entre eux les forts centaures. Etoilette décernoit les prix; c'étoit ou une fleur, ou une couronne de feuilles de chêne: ils les recevoient de sa main avec plus de satisfaction que ne leur auroit causé un empire.

Ils l'aimoient, ils la respectoient, & s'affligeoient sincèrement de ce qu'elle étoit toujours triste & solitaire: ils lui demandèrent un jour la raison de cette tristesse profonde. Etoilette avoit trop de confiance en eux pour leur refuser le récit de ses malheurs; ils en furent touchés, & la princesse profitant de cette heureuse disposition: Puisque vous avez tant de bonne volonté pour moi, leur ajouta-t-elle, il faudroit que l'un de vous allât à la cour, & invitât Ismir à venir chasser une biche blanche aux pieds d'argent, qui s'est réfugiée dans cette forêt; il entendra aussi-tôt ce que cela signifie. Elle ne put continuer, & versa un torrent de larmes. Les centaures, grossiers, mais bons & sensibles, jurèrent non seulement de faire sa commission, mais encore de ravager le royaume de son persécuteur, & même de le mettre à mort, si elle le vouloit. A dieu ne plaise! s'écria la princesse, que j'exige de votre amitié une pareille vengeance; le père d'Ismir sera toujours respecté d'Etoilette, & je défendrois sa vie aux dépens de la mienne.

Les centaures, qui avoient le cœur naturellement simple & juste, trouvèrent dans un sentiment si généreux de nouveaux motifs de respecter Etoilette. Un d'eux fut choisi pour aller à la cour du roi Pacifique; son esprit & son bon sens firent espérer à Etoilette qu'il réussiroit dans sa négociation.

Cependant, aidée des centaures, elle se fit une petite habitation, où elle se retiroit souvent pour verser des larmes qu'elle donnoit au souvenir de son amant. La forêt étoit si touffue & si remplie de Centaures, que personne n'osoit en approcher. Suivant une vieille tradition répandue dans tout le pays, ils dévoroient les hommes: ainsi la terreur générale faisoit la sûreté particulière de la princesse; elle y vivoit dans une paix profonde, que troubloit seulement l'inquiétude de son amour.