Le centaure député arriva bientôt dans la capitale; il apprit qu'Ismir, sorti de la tour, étoit tombé dans une mélancolie si sombre, que les médecins désespéroient de le guérir; que le roi, très-affligé de son état, inventoit chaque jour de nouveaux divertissemens, pour dissiper la tristesse de son fils; mais que le prince n'y prenoit aucune part, qu'il ne vouloit voir personne, & se tenoit presque toujours enfermé.

Le centaure devina aisément la cause de la maladie d'Ismir; & comme il ne vouloit pas hasarder son secret, il prit le parti d'aller hardiment dans les jardins du roi, espérant d'y attirer Ismir. La vue d'une créature si extraordinaire ne manqua pas de faire une grande nouvelle à la cour, & d'y jeter l'effroi. Le centaure se promenoit gravement, & saluoit les personnes qui paroissoient aux fenêtres. On avoit parlé d'abord de le tuer; mais outre que cela n'étoit pas aisé, on craignoit que les autres centaures ne vinssent le venger; ainsi on abandonna ce projet.

Il paroissoit tous les jours aux mêmes heures, se nourrissoit de fruits, & couchoit sur un tapis de gazon au fond du parc.

Quelques personnes de la cour, plus courageuses que les autres, hasardèrent de l'approcher, & se promenèrent même avec lui, & cette hardiesse fut prise pour un effort très-sublime d'intrépidité; car depuis que le centaure s'étoit emparé du jardin, personne n'y paroissoit. On l'approcha donc encore de plus près; on osa lui offrir du lait & des fruits; il but & mangea, remerciant de bonne grace ceux qui lui présentoient ces choses. Cette familiarité parut charmante; on accouroit en foule, & la compagnie devint si nombreuse, que le centaure en étoit quelquefois excédé. On lui parloit, on lui faisoit beaucoup de questions; & comme ses réponses étoient assez ambiguës, on ne manqua pas de dire qu'il avoit de l'esprit prodigieusement; ceux qui l'entendoient moins le louoient davantage; des sots retinrent de ses phrases, de plus sots encore les écrivirent: de là sont venus tant de livres qu'on fait semblant d'entendre, & cette façon de s'exprimer qu'on appela depuis persifflage, mot qu'aucune académie n'a pu encore définir. Ces sottises divertissoient le bon centaure; il s'ennuya à la fin d'être devenu si à la mode, & de ne point voir Ismir. Sa réputation s'établit, ainsi qu'il est arrivé à bien des gens, justement parce qui auroit dû la lui faire perdre; lui seul s'en étonnoit, il ne savoit pas encore qu'il est des siècles de démence où les sots donnent le ton, comme il y en a où la raison & le bon sens président, quand ils se reposent ou tombent dans l'enfantillage. On parla tant du merveilleux centaure, on redit tant ce qu'il avoit dit, que tout cela vint aux oreilles du solitaire Ismir. Il n'y fit pas grande attention d'abord; mais tourmenté par le peu de gens à qui il permettoit de le voir, il descendit un matin dans les jardins. La foule qui entouroit le centaure, s'en éloigna un peu par respect, & on cria: Place, place au prince. Le centaure, sans tous ces cris, auroit reconnu Ismir, tant étoit vive la peinture qu'en faisoit Etoilette. Si le prince trouva le centaure jaune admirable dans son espèce, le centaure n'étoit pas moins émerveillé des graces & de l'air majestueux d'Ismir.

Seigneur, lui dit-il en s'inclinant, je désire depuis long-temps d'être de vos amis, & je viens vous prier de m'accorder une grace. Le prince fit signe qu'on s'éloignât encore, & répondit avec bonté au centaure, qui, pour ne pas trop exposer le secret d'Etoilette, proposa à Ismir de venir dans leur forêt chasser la biche aux pieds d'argent.

Le prince, par la puissance de cette passion qui éclaire si bien l'esprit, dévoila d'abord l'emblême, & s'étonna que sa charmante Etoilette n'eût point été dévorée par les centaures, chez lesquels il comprit qu'elle s'étoit retirée. Il regardoit fixement le beau centaure, pour le pénétrer jusqu'à l'ame; & le voyant tranquille & assuré, il promit d'aller dès le lendemain, à la pointe du jour, chasser dans la forêt jaune, s'il vouloit l'y conduire.

C'est mon projet, seigneur, répondit le centaure; mais venez seul, & laissez à nos habitans le soin de vous garder; vous éprouverez que vous n'avez pas de meilleurs amis.

Ismir fit mille amitiés au centaure, passa le reste de la journée avec lui à s'instruire des mœurs, des lois & des coutumes de la gent centaure. Ismir, charmé de l'envoyé, ne voulut point le quitter, soupa & coucha avec lui dans le boulingrin. Le centaure, ravi de ces marques de confiance, & se voyant seul avec Ismir, lui découvrit enfin tout le secret de son ambassade, & lui parla beaucoup d'Etoilette. Ismir pensa mourir de joie, & ne savoit comment exprimer sa reconnoissance au centaure. Il ne dormit point cette nuit, l'aurore étoit trop lente à son gré; & dès qu'elle parut, il éveilla le bon centaure, qui dormoit encore profondément, car il n'étoit pas amoureux.

Le prince se fit apporter des armes magnifiques pour lui & le centaure, & se mettant sur sa croupe, ils s'éloignèrent aussi-tôt. Chemin faisant, Ismir promit que dès que son père lui auroit pardonné son mariage avec Etoilette, il enverroit une ambassade pour cimenter une paix durable avec la république des centaures, & en avoir mille pour sa garde: le discours retomboit souvent sur la princesse, & ils arrivèrent à la vue de la forêt jaune, dont l'approche causa une violente émotion à Ismir: ils pénétrèrent avec des peines incroyables dans cette épaisse forêt, sans que le prince voulût se reposer, & arrivèrent enfin à la petite habitation d'Etoilette. Elle y étoit, & dès que ces tendres amans s'aperçurent, ils coururent l'un à l'autre, s'embrassèrent étroitement, & se livrèrent à tout le plaisir de se voir réunis. Leur tendresse intéressa & centaures & centauresses, au point que les larmes leur venoient aux yeux. Etoilette s'apercevant qu'Ismir s'étoit blessé dans les fortes épines qui hérissoient l'entrée de la forêt, l'obligea de se coucher sur un lit de gazon dans son petit réduit, lui donna à manger, & de ses mains blanches & délicates, appliqua sur ses blessures des herbes dont les centauresses lui avoient enseigné la vertu. Elle ne voulut jamais souffrir que personne partageât ces tendres soins avec elle. Bientôt Ismir fut guéri; l'amour en guérit souvent de plus malades. Le prince se trouvoit heureux avec sa maîtresse chez les bons centaures: Etoilette cependant ne vouloit recevoir sa foi, & lui donner la sienne, que du consentement de ceux à qui elle devoit le jour; à cela près, leur félicité étoit parfaite.

Ismir, voyant la princesse déterminée à ce projet, lui proposa de s'embarquer; Etoilette y consentit, persuadée que la fée dirigeroit leur course. Ils annoncèrent leur départ aux centaures, qui en furent vraiment affligés, & conduisirent jusqu'à la mer Ismir & Etoilette. En partant, ils laissèrent dans ces lieux sauvages un souvenir de leurs charmes & de leurs vertus, que la tradition y garde encore. Ils ne furent pas long-temps arrêtés sur le bord, & aperçurent bientôt à l'ancre le plus joli navire du monde; ils s'approchèrent, & virent avec une extrême surprise qu'il étoit de bois de cèdre & de rosier; les cordages étoient de guirlandes de fleurs, & les voiles de gaze d'or, sur lesquelles étoient brodées des figures de gros chats; cent chats blancs angola servoient de matelots. Etoilette comprit aisément que ce merveilleux navire étoit un nouveau bienfait de la fée Herminette; elle invita le jeune prince à y entrer, & ils s'embarquèrent au miaulis des chats, qui firent un bruit désespéré en signe de réjouissance.