Les deux jeunes amans n'eurent pas sujet de se repentir de leur confiance; le vaisseau étoit rempli, non seulement de tout ce qui étoit nécessaire à la vie, mais encore d'habits magnifiques & galans, de toutes les couleurs, & pour toutes les saisons. Le navire ayant pris le large, vogua par un vent très-favorable, & les chats blancs manœuvroient à merveille. Dans les temps calmes, ils faisoient des concerts admirables sur d'excellens instrumens, & la princesse, pour s'amuser, apprit d'eux à jouer de la guitare.

Ismir, enchanté de voir la princesse sans témoins & à toutes les heures, ne cessoit de l'entretenir de son amour; elle croyoit toujours l'entendre pour la première fois, & lui juroit à son tour une tendresse éternelle: la nuit seulement les séparoit, & ils avoient autant d'impatience de se revoir le lendemain, que s'ils avoient éprouvé les rigueurs d'une longue absence.

Il étoit bien difficile de garder un secret avec tant d'amour. Ismir trouvoit toujours qu'Etoilette supprimoit des circonstances dans le récit de sa prison. Il s'en plaignoit si tendrement, & la pressa si fort, qu'Etoilette ne put se défendre d'avouer qu'Herminette lui avoit révélé le secret de sa naissance, & lui découvrit enfin ce que la fée lui avoit tant recommandé de tenir caché. Elle s'applaudissoit d'avoir fait cette confidence à son amant; mais elle en porta bientôt la peine: la mer s'émut, le ciel se couvrit d'épais nuages, d'où partoient d'horribles éclairs, & un tonnerre affreux.

Etoilette s'aperçut bien que c'étoit une vengeance de la fée, elle s'efforçoit de la fléchir, & la conjuroit de ne frapper qu'elle, puisqu'elle étoit seule coupable; & dédaignant de se servir de la boîte qu'Herminette lui avoit donnée, qui l'auroit sauvée d'un si grand péril, mais qui n'auroit peut-être pas préservé son amant, elle courut se jeter dans ses bras, pour avoir du moins le plaisir d'expirer avec lui. En vain Ismir la pressa d'ouvrir la boîte; dès qu'elle ne peut sauver que moi, répondit-elle, je la trouve inutile. A peine elle achevoit ces mots, que le tonnerre tomba sur le navire avec un horrible fracas, & le précipita dans les abîmes de la mer. Les deux amans, se tenant étroitement embrassés, & reparoissant sur les eaux, alloient au gré des ondes. Une vague les sépara; l'obscurité de la nuit & l'agitation des flots les empêchèrent de se rejoindre, & ils furent jetés séparément dans des contrées différentes.

Ismir s'étoit évanoui de douleur, il flottoit sur la mer; des pêcheurs l'aperçurent, se jetèrent à l'eau, & l'amenèrent à leur habitation.

Le pays où ce prince fut jeté s'appeloit l'isle du Repos; on n'y entendoit pas le moindre bruit, on y parloit toujours bas, & l'on n'y marchoit que sur la pointe du pied. Jamais de querelles, rarement des guerres; & quand il falloit absolument en soutenir une, les dames seulement combattoient de loin à coups de pommes d'api. Les hommes ne s'en mêloient point; ils dormoient jusqu'à midi, filoient, faisoient des nœuds, promenoient les enfans, mettoient du rouge & des mouches. Ces hommes secoururent si délicatement Ismir, qu'il ouvrit bientôt les yeux. Quand il s'en vit entouré, & n'apercevant point Etoilette, il fit des cris qui effrayèrent les pêcheurs; ils se bouchèrent les oreilles, & lui firent signe de parler bas. Il commença donc à leur conter à demi-voix le sujet de son désespoir, & ces bonnes gens pleuroient à chaudes larmes; mais leurs femmes, qui rentrèrent venant de la chasse, & qui virent leurs maris en pleurs, leur ordonnèrent de sortir. Ismir leur apprit la cause de cet attendrissement, & elles le consolèrent avec un courage qui tenoit un peu de la dureté. Ismir passa la nuit dans la cahute, & donna le lendemain beaucoup de pierreries à ces maîtresses femmes, en reconnoissance du soin qu'on avoit pris de lui; elles n'en firent point de cas, & les donnèrent à leurs maris. Le prince sortit, & après avoir traversé une vaste plaine, arriva à une ville toute de cristal de roche, & brillante comme le soleil: il y entra, dans l'espérance d'y trouver sa chère Etoilette, & passa dans plusieurs quartiers sans presque rencontrer personne. Il parvint à un superbe palais du plus beau cristal du monde, & entra dans la cour pour s'y reposer. Là, assis sur un banc, il parcouroit des yeux ce superbe édifice; il en fit le tour plusieurs fois, bien étonné de n'y voir aucune porte.

Les gens du pays ne s'en soucioient point, elles faisoient trop de bruit; & quand on venoit chez eux, ils jetoient des échelles de soie, au moyen desquelles on entroit par les fenêtres; on sortoit de même. Ils n'avoient point d'escaliers non plus, on seroit venu trop facilement les voir, & ils n'aimoient pas les visites gênantes, ennuyeuses, & toujours inutiles. Ce palais étoit la demeure du roi de la contrée; ses ministres, occupés du soin important d'apprendre à marcher aux jeunes princesses, ayant aperçu Ismir, jugèrent, à son habillement magnifique, que c'étoit quelque ambassadeur étranger, remirent promptement les princesses au berceau, descendirent un grand sac de velours bleu, suspendu par des cordons de soie, & firent signe au prince de s'y mettre. Ismir comprit leur signe, & se vit guidé tout d'un coup dans un riche appartement.

Il s'avança vers un lit à baldaquin, dont les rideaux étoient fort riches, & relevés par des cordons pourpre & or; vingt cassolettes de parfums les plus exquis brûloient autour du lit, où le monarque, couché de son long, écoutoit attentivement son chancelier qui lui lisoit la barbe bleue.

Ismir, étonné de voir un homme d'un embonpoint admirable, soutenu des couleurs les plus vives & les plus vermeilles, avec la couronne sur la tête, ne put douter que ce ne fût le roi. Sire, lui dit-il après l'avoir salué assez cavalièrement, ne seriez-vous point malade? Non, mon enfant, répondit-il assez bas, je me porte fort bien; mais je me repose un peu pendant que la reine est à la guerre. Eh! si donc, reprit vivement Ismir; n'avez-vous point de honte d'en user ainsi? Vous laissez aller votre femme à la guerre, & vous vous reposez? En vérité, cela est impardonnable. Mon fils, répliqua le roi, ce sont nos lois & nos coutumes immémoriales; si vous voulez, mon chancelier vous les lira; car pour moi je n'ai pas voulu me fatiguer à les apprendre. Ismir, transporté d'une noble colère à la vue de tant de lâcheté, prit une forte lance, la seule qui fût dans tout l'empire, & qui encore ne servoit jamais, en donna cent coups à ce roi efféminé, secoua rudement ses couvertures, & les jeta par la fenêtre.

Il alloit traiter de même le chancelier & les ministres; mais ils se mirent à pleurer de compagnie avec leur cher maître, & supplièrent Ismir de calmer sa colère. Comme il étoit naturellement bon, il revint aisément à la pitié, & dit cependant au roi: Sire, si vous ne me promettez d'abolir vos ridicules usages, & d'aller vous-même à la guerre comme les autres rois, je renverserai votre beau palais de cristal. Au reste, je veux vous accompagner, mais que ce soit tout à l'heure, sinon je vais rouer de coups vous, votre chancelier, & tous vos animaux de ministres.