On laisse à penser la belle peur. Le pauvre roi jura, en sanglotant, de faire tout ce qu'Ismir voudroit; car il craignoit un redoublement de la terrible lance, que le prince branloit d'une façon tout-à-fait martiale.

Le roi se fit apporter des armes de la reine, se mit dans le sac avec Ismir, à qui on donna le plus beau cheval des écuries; le roi en monta un autre, & ils partirent au plus vîte pour l'armée. La reine, à la tête d'un gros escadron de dames, disputoit vaillamment le passage d'une petite rivière, de l'autre côté de laquelle les ennemis étoient en bataille. Les pommes d'api voloient des deux parts, & ceux qui avoient la moindre contusion, se retiroient du combat.

Ismir regarda un instant ce beau combat, en éclatant de rire. Sire, dit-il au roi de l'isle du Repos, voulez-vous que je vous débarrasse de tous ces gens-là? Très-volontiers, mon cher ami, répondit-il. Aussi-tôt Ismir lâche la bride à son cheval, traverse l'escadron de la reine, & comme un torrent qui descend d'une montagne, passe la rivière, & arrive à l'autre bord.

Les ennemis, qui ne s'attendoient pas à une si grande témérité, & qui avoient cru d'abord qu'Ismir étoit une jeune dame, tant il étoit beau, furent bien détrompés, quand ils le virent la lance au point, frapper, tuer, abattre, & tout renverser. La reine eut grand'peur; car le cheval d'Ismir avoit si bien animé tous les autres, qu'ils traversèrent aussi la rivière, malgré les efforts des cavaliers. Le roi, s'apercevant qu'Ismir y alloit tout de bon, & tuoit sans quartier, courut à lui; & prenant la bride de son cheval: Mais de bonne foi vous n'y pensez pas, lui dit-il; arrêtez-vous donc: est-ce qu'on tue ainsi les gens sans miséricorde? Il seroit beau que vous leur apprissiez à tuer aussi, & qu'ils vinssent nous rendre la pareille! Nous ne voulions que les faire fuir; & voyez, il n'y a plus personne que ceux que vous avez tués ou blessés.

Ismir haussa les épaules, & s'arrêta cependant, voyant que tout avoit fui; & tout en causant, ramena le roi, la reine & l'armée jusqu'au palais de cristal.

Ce prince, qui venoit d'acquérir tant de gloire, n'en étoit pas plus vain: en passant les troupes en revue, il examinoit curieusement toutes les dames de l'armée, espérant qu'Etoilette seroit parmi elles. Le chagrin d'avoir fait si inutilement cette recherche le fit soupirer amèrement, & il devint triste, malgré tous les propos du roi, qui étoit le plus démesuré bavard de tout son royaume, avec sa voix basse.

Au lieu de rentrer dans le palais, Ismir résolut de chercher Etoilette dans tous les pays, & sur toutes les mers, & vouloit prendre congé du roi & de la reine: le roi protesta qu'il ne souffriroit point qu'il se séparât si-tôt d'eux, & lui fit tant d'instances, qu'il se remit dans le ridicule sac, & fut reguindé dans les appartemens.

Le prince Ismir, qui ne cédoit à ces importunités qu'avec répugnance, se mit de mauvaise humeur, & demanda au roi de quoi il s'avisoit de n'avoir point d'escalier à sa maison. Mes prédécesseurs n'en ont jamais eu, répondit-il. La belle raison! reprit brusquement Ismir, pour garder un usage si sot & si incommode. Le roi, sur qui le prince avoit pris beaucoup d'ascendant, promit d'en faire construire un, s'il vouloit lui en tracer le dessin. Ismir, touché de tant de déférence, crut ne devoir pas laisser dans l'ignorance des gens si dociles, & consentit d'autant plus volontiers de rester une année avec eux, qu'il espéroit y apprendre plutôt qu'ailleurs des nouvelles de sa chère Etoilette. Il trouvoit quelque douceur à n'être point dans les lieux ou étoit né son amour, & où il avoit fait de si grands progrès.

Pendant son séjour dans l'isle du Repos, il se fit un changement prodigieux dans les mœurs de ces habitans efféminés; il accoutuma leurs oreilles au bruit, leur donna quelque connoissance de l'architecture, de la sculpture, & des arts utiles; il entreprit même de les former à la guerre, & vint à bout de les discipliner, & de faire assez bien les exercices & les évolutions militaires. Mais il ne put leur donner la fermeté d'ame, la valeur, & l'audace. Trois armées différentes ayant fait tout à coup une descente sur les côtes, Ismir, ravi de rencontrer une si belle occasion de réduire ses leçons en pratique, rassembla les différens corps de troupes, & voulut les mener à l'ennemi; mais ces ombres de soldats ne purent en soutenir la vue, & leur terreur fut telle, qu'Ismir s'en vit abandonné aussi-tôt. Il fit des prodiges de valeur pour sauver au moins le roi. Ce prince malheureux & Ismir furent pris, & la ville saccagée. Pendant que les ennemis achevoient de la ruiner & d'en piller les richesses, ils firent porter Ismir dans une de leurs barques. Ce prince, qui avoit perdu presque tout son sang, s'étoit évanoui: il resta long-temps dans cette situation; & lorsqu'il ouvrit les yeux, il fut fort étonné de se trouver seul, & de voir la barque voguer d'elle-même. Il se trouva aussi fort qu'auparavant, ne sentoit aucune blessure, & la merveilleuse barque le fit arriver en deux jours dans un port qu'il reconnut aussi-tôt; c'étoit celui de la capitale de son royaume.

Quelques personnes qui s'y promenoient en grand deuil, reconnurent aussi-tôt Ismir, l'aidèrent à sortir de la barque, & versant des larmes, ils se prosternèrent à ses pieds, & se mirent à crier: Vive le roi!