La voilà, donc servie, habillée en princesse, & adorée de toute la cour. La reine lui faisoit mille amitiés, & le fils du roi encore plus que la reine. Etoilette recevoit leurs caresses avec toute la reconnoissance imaginable, mais elle versoit continuellement des larmes; les fêtes, la chasse, les tournois, & tout ce qu'imaginoit le roi pour la dissiper, ne diminuoient pas sa douleur.
La reine, qui aimoit véritablement cette belle fille, la pria un jour de lui dire la cause de sa tristesse; le prince royal seul étoit de cet entretien. Etoilette ne fit aucune difficulté de leur raconter ses malheurs; elle supprima seulement le secret tant recommandé par Herminette. L'expérience instruit mieux que toutes les leçons; elle craignoit d'être punie une seconde fois par la fée. Etoilette peignoit si naïvement son amour pour Ismir, qu'elle touchoit & la bonne reine & le jeune prince; mais quand elle leur apprit qu'elle étoit fille du roi de l'Arabie Heureuse, & qu'elle avoit été prise au sac de la ville, la reine se jeta à son cou, la prit dans ses bras, & l'appela mille fois sa chère fille. Le jeune prince, enchanté de retrouver une sœur si aimable, alla aussi-tôt faire part au roi d'une si heureuse découverte. Pendant que la reine & la princesse se livroient à la joie, & épanchoient leurs cœurs, le bon roi arriva. Etoilette vouloit se jeter à ses pieds; mais il la serra tendrement dans ses bras, & ce ne fut qu'embrassemens, questions, éclaircissemens, confusion de paroles, & choses infiniment touchantes.
La joie devint générale, & se communiqua à toute la cour; on tira le canon, les violons jouèrent, on mangea des pigeons, des dragées & des confitures, & on but à perte d'haleine des vins les plus exquis. Les fusées, les pétards, les marionnettes, & le peuple faisoient un bruit enragé. Tout le monde à la fois vouloit voir la princesse, & chacun apportoit des présens, bijoux, diamans, étoffes, petits chiens, moutons, singes & perroquets. Etoilette recevoit tout avec un air de bonté & de reconnoissance qui enchantoit chacun, & personne ne s'en retournoit sans avoir pris du café au lait, ou du sirop de groseilles.
Le tumulte diminua à la fin, & la princesse se remit à penser à son cher Ismir: l'incertitude de son sort empoisonnoit tous ses plaisirs; elle soupiroit, elle se soulageoit par des pleurs, & se plaignoit de ne pouvoir partager avec ce prince le bonheur qui lui étoit arrivé.
Pour mettre le comble à ses peines, le roi son père l'accorda au puissant empereur des Déserts, pour cimenter & rendre plus durable une paix qu'il venoit de conclure avec ce redoutable voisin.
La princesse pensa mourir de douleur à une nouvelle si affligeante; elle se jeta aux genoux du roi son père, & lui représenta qu'ayant donné sa foi au prince Ismir, elle ne pouvoit absolument être à un autre. Le roi la traita de visionnaire, & malgré ses pleurs & ses raisons, lui ordonna de se disposer à recevoir pour époux l'empereur des Déserts; elle vint cent fois se jeter dans les bras de la reine, & implorer son secours. Cette bonne mère partageoit sa douleur, & tâchoit de la consoler: mais elle n'imaginoit aucun remède; il falloit obéir.
La princesse en eut un si violent chagrin, qu'elle refusoit toute nourriture; elle ne dormoit point du tout. Les apprêts de son mariage avançoient toujours, & le moment fatal s'approchoit. Une nuit, qu'elle s'affligeoit encore plus qu'à l'ordinaire, elle se souvint de la petite boîte de la fée Herminette, & le danger présent lui paroissant plus considérable que ceux qu'elle avoit courus sur la mer, elle résolut d'en faire usage cette fois, & l'ouvrit. Une sombre vapeur en sortit, & enveloppa Etoilette; un quart-d'heure après, le nuage s'étant dissipé, elle se trouva sur un vaisseau de nacre de perles, dans une chambre ornée de glaces, & tapissée de brocard d'argent; elle s'aperçut, au mouvement du vaisseau, qu'elle étoit sur la mer. Un beau lustre de cristal de roche éclairoit sa chambre; la princesse, un peu revenue de son étonnement, se leva du canapé où elle étoit assise, & s'étant trouvée vis-à-vis un grand miroir, elle vit avec effroi qu'elle étoit devenue une éthiopienne, vêtue à la moresque, de gaze d'argent & couleur de rose, avec une guitare en écharpe, soutenue par un cordon de diamans blanc & couleur de rose, la ceinture & les brodequins garnis de même.
Cette magnificence ne la consoloit pas de la perte du plus beau teint du monde. Barbare Herminette! s'écria-t'elle douloureusement, si tu as conservé mon amant, voudra-t'il m'aimer encore sous cette couleur affreuse? Otes-moi la vie, si tu me condamnes à le voir changer.
Elle ne s'en tint pas là, & courut sur le tillac, résolue de s'ensevelir dans les flots. Comme elle montoit, une main puissante la retint; elle se retourna, & vit la fée. Foible Etoilette, lui dit Herminette, la perte de ta beauté te fait chercher la mort, comme si cet avantage étoit l'unique qui pût te rendre heureuse. Hélas! répondit l'affligée princesse en versant un torrent de larmes, je ne la chérissois que pour Ismir, & Ismir ne m'aimera plus. Les sanglots étouffèrent sa voix. Mais si les destins, reprit la fée, avoient attaché la vie de ton amant à la perte de ta beauté, que voudrois-tu choisir, ou qu'il mourût, & que tu reprisses ta figure; ou qu'il vécût, & que tu restasses Ethiopienne? Qu'il vécût, reprit vivement Etoilette; mais que je meure, si je dois cesser de lui plaire. Vous vivrez tous deux, répondit la charmante Herminette en embrassant la princesse, & vous vivrez heureux & contens. Tant de constance & un amour si parfait méritent que je vous protège. Elle disparut en achevant ces mots, & Etoilette ne s'inquiéta plus de sa couleur. Le petit navire vogua heureusement, & entra enfin dans le port du royaume d'Ismir.
La belle Ethiopienne, sautant légèrement à terre, & tournant sa guitare, dont elle jouoît divinement, traversa la ville, & adressa ses pas au palais du roi.