Plutôt qu'à la raison je vous livre mon cœur,
Vous le défendrez mieux d'une nouvelle flamme.
Ces vers me paroissent bons, dit le chevalier; on a raison de croire que la douleur inspire de plus belles choses que la joie. A cela près, reprit Tourmeil, j'aime mieux être toute ma vie le plus détestable poëte du monde, que de penser désormais à me plaindre de mes malheurs: mais revenons à mon histoire.
Mon écuyer avoit remarqué que Fatime avoit rougi pendant l'explication de ces vers; & le soir même, en passant proche de leur tente, il entendit les deux belles grecques qui s'entretenoient de moi: il accourut promptement me dire que je vinsse apprendre un secret dont le repos de mon cœur pouvoit dépendre.
Je crus que j'allois savoir quelque chose qui regardoit madame de Briance; cette pensée me fit sortir avec lui; il me conduisit avec précipitation au même endroit d'où il les avoit entendu parler ensemble, & ayant prêté l'oreille, il me fit approcher, en me disant tout bas, écoutez. C'étoit Fatime qui parloit; elle disoit alors à sa sœur: Oui, Praxile, je me trouvois moins à plaindre quand j'étois au pouvoir de Soliman; la mort me pouvoit délivrer de ses injustices; j'aurois au moins eu la douceur de mourir tranquillement, & la vue de D. Fernand m'a pour jamais ôté cette tranquillité dont j'ai toujours fait mon bonheur & ma gloire. Je ne sais que vous dire, reprit Praxile, pour vous consoler d'un malheur que le ciel irrité ajoute à nos infortunes: vous avez résisté de toute votre force à ce penchant involontaire que vous sentez pour D. Fernand; il ignore vos sentimens; vous avez fait votre devoir, il ne reste plus que de fuir en diligence d'un lieu où votre gloire ne me paroît point en sûreté. Ma gloire! reprit fièrement Fatime, est en sûreté quelque part où je me puisse trouver; mais ici mon cœur ne sauroit résister, & c'est la vue du redoutable D. Fernand que je veux fuir. Les vers que son écuyer nous a lus, achèvent de m'apprendre ce que sa tristesse m'avoit déjà fait soupçonner: il aime, & son amour, tout malheureux qu'il me paroît, ne l'occupe pas moins qu'une passion qui feroit le bonheur de sa vie. Malheureuse Fatime! s'écria-t-elle en soupirant, quel dieu t'a fait sentir son courroux, en t'inspirant des sentimens si tendres, & que tu dois cacher?
Après avoir entendu ces dernières paroles, je m'éloignai, & je dis à mon écuyer: Quel rapport cette conversation a-t-elle avec le repos dont vous me flattiez tout à l'heure? Quoi! me répondit-il tout étonné, la passion que la charmante Fatime a pour vous ne peut-elle vous faire oublier.... Non, lui répliquai-je en l'interrompant; non, jamais rien n'effacera de mon cœur le tendre & malheureux amour que j'ai pour madame de Briance; ce que j'apprends ajoute seulement à mes malheurs, celui de savoir que je suis un ingrat. Je poursuivis alors mon chemin vers ma tente, & toutes les fois que j'eus occasion depuis de voir ces deux belles grecques, je ne dis jamais rien à Fatime qui pût lui faire comprendre que j'avois entendu ce qu'elle avoit dit à sa sœur. Je voulus même un jour lui parler du mérite de mon ami, qui brûloit pour elle d'une passion aussi tendre qu'infortunée; mais Fatime, me regardant avec un air qui imprimoit le respect: D. Fernand, me dit-elle, puisque vous m'avez rendu la liberté, cessez de me traiter en esclave.
Enfin, après un mois de séjour dans notre camp, les belles grecques me prièrent de leur tenir la parole que je leur avois donnée, & de les faire conduire au port de Zante, d'où elles avoient appris, qu'à peu près dans ce temps là il partoit tous les ans quelques vaisseaux marchands, qui faisoient voile pour la Grèce.
Jusqu'à ce jour, dit Praxile, où nous avons cru devoir partir pour revoir notre patrie, nous avons mieux aimé, généreux D. Fernand, être auprès de vous qu'en nul autre lieu du monde, & rien ne doit nous causer un chagrin plus sensible, que de ne pouvoir vous marquer, comme nous y sommes obligées, notre vive reconnoissance. La belle Fatime ajouta peu de mots à ce remerciement de sa sœur, s'occupant avec empressement à tout préparer pour leur départ. L'une paroissoit désolée, l'autre ne pouvoit s'empêcher de faire éclater la joie qu'elle ressentoit au fond du cœur. Je vous avoue que, dans un état plus heureux, j'aurois peut-être été moins fidèle; mais accoutumé à ne penser qu'à mes malheurs, mon cœur ne plaignoit point ceux de Fatime.
Je fis donc préparer un chariot pour les belles grecques; deux filles esclaves que je leur avois données pour les servir, furent destinées à les suivre dans leur voyage, & je leur laissai un homme à moi, nommé Desfontaines, dont la fidélité m'est connue, pour les accompagner jusqu'à leur débarquement.