Cependant mon ami se désoloit, & me prioit instamment de les retenir encore quelque temps, dans l'espérance qu'il pourroit toucher le cœur de Fatime; mais je résistai à toutes ses prières.
Enfin le jour destiné pour le départ des deux belles grecques étant arrivé, je me rendis dès le matin dans leur tente. Je les trouvai qui alloient monter dans leur chariot; mon écuyer donnoit la main à Praxile, je présentai la mienne à Fatime, que je conduisis à sa voiture, sans lui dire un seul mot: elle s'y mit auprès de sa sœur, & je montai à cheval pour les escorter moi-même jusqu'à quelques lieues du camp.
Quand nous fûmes arrivés au lieu ou je devois les quitter, ayant fait arrêter le chariot pour leur dire adieu, elles descendirent sous une touffe d'arbres peu éloignés du chemin. Ce fut là où la constance de Fatime l'abandonna. A ce moment fatal, quelques larmes qu'elle ne put retenir, coulèrent de ses beaux yeux; je fus véritablement touché, je m'approchai d'elle, & me voyant tout interdit: Quoi! D. Fernand, me dit-elle en me regardant tendrement, vous vous intéressez donc à notre départ? On ne peut quitter la belle Fatime, lui dis-je, sans ressentir une vive douleur; & plût au ciel, ajoutai-je en soupirant, que mon cœur eût été en liberté de former des vœux dignes d'elle.
Ah! D. Fernand, reprit-elle en se retirant brusquement, laissez-moi partir; quelle idée venez-vous d'ajouter à tous les malheurs de ma vie! Elle reprit au plus vîte le chemin de son chariot; Praxile, qui s'étoit amusé à parler à mon écuyer, la suivit aussi-tôt. Leur ayant dit encore quelques paroles, je les laissai partir, & je repris le chemin de notre camp.
Ce fut à ce coup que je sentis mon cœur abattu par les plus vives secousses de la foiblesse humaine; je ne saurois vous dissimuler, chevalier, que les larmes, la beauté, & la tendresse de Fatime firent que je souhaitai de pouvoir me guérir d'une passion dont les fréquentes idées me causoient des transports insupportables dans le particulier. Je menois la vie du monde la plus triste & la plus languissante; je paroissois tout autre aux yeux de ceux que j'avois l'honneur de fréquenter, & toutefois je ne laissois échapper aucune occasion, quelque périlleuse qu'elle fût, sans m'exposer au danger évident de la perdre.
Quelques semaines s'écoulèrent sans que j'eusse appris aucune nouvelle de Desfontaines, à qui j'avois confié la conduite des belles grecques. Mon ordre avoit été de ne les escorter que jusqu'au lieu de leur embarquement; mais le désir de voyager que cet homme avoit toujours eu, le fit partir avec elles sans mon consentement. Enfin je reçus une lettre qu'il m'écrivit auparavant de se mettre en mer; il m'en demandoit pardon, & me mandoit que Praxile paroissoit parfaitement contente de retourner dans son pays; mais que Fatime étoit dans une langueur qui faisoit craindre que les fatigues de la mer ne l'exposassent au danger de perdre la vie, quoique le trajet fût court.
Desfontaines vint, deux mois après son départ, me joindre à l'armée. Eh bien, lui dis-je, nos belles grecques sont-elles arrivées heureusement dans leur patrie? Elles y sont arrivées heureusement, me répondit-il; mais la belle Fatime n'a pas joui long-temps de ce plaisir; elle est morte quelques jours après avoir vu sa famille. Quelle fut mon émotion à cette nouvelle! Vous ne sauriez le concevoir, chevalier; je ne le conçois pas moi-même. Mon homme s'en étant aperçu, demeura court, & je lui dis, outré de douleur: Apprends-moi donc, s'il te plaît, quel accident a terminé la vie de la malheureuse Fatime? Notre voyage avoit été heureux, reprit-il; on s'embarqua avec une joie qui n'étoit troublée que par la mauvaise santé de Fatime.
Le père de ces belles personnes étant averti de leur arrivée, vint les recevoir sur le port, accompagné de deux jeunes hommes, magnifiquement vêtus & de fort bonne mine, qui témoignoient une joie aussi parfaite que la sienne. Praxise embrassa son père avec une satisfaction qui ne se peut exprimer, & Fatime, à sa vue, parut oublier sa langueur: elles me présentèrent à leur père; je fus comblé de présens, & traité comme D. Fernand auroit pu l'être lui-même.
Peu de jours après notre arrivée, on prépara tout pour les noces de ces deux grecques, qui dévoient épouser les deux jeunes hommes qui j'avois vus les venir recevoir en sortant du vaisseau; mais cette fête fut troublée par une fièvre violente qui prit à la belle Fatime; elle languit quelques jours; enfin elle expira, en témoignant un courage infini, & nul regret à la vie.
Jamais la douleur n'a paru sous tant de formes différentes qu'elle le fit alors. Le père de cette belle fille, la sœur, l'amant qui lui étoit destiné pour époux, tous se désespéroient, & j'étois aussi affligé qu'eux. Après avoir satisfait à l'envie que j'avois devoir ce beau pays, je témoignai à Praxile le dessein où j'étois de vous rejoindre; elle me chargea de cette boîte, & m'ordonna de vous la présenter de sa part.