Desfontaines me donna la boîte; j'y trouvai deux lettres, l'une de Praxile, & l'autre du père de ces belles grecques; elles étoient remplies des marques de leur reconnoissance pour moi, & de leur douleur pour la perte de Fatime. J'ouvris en suite un autre petit paquet qui étoit dans la même boîte; il renfermoit les portraits de ces belles grecques, enrichis de diamans d'un prix considérable; je soupirai à la vue du portrait de la malheureuse Fatime, & je chargeai le capitaine d'un vaisseau qui devoit partir pour Argostoly, de tout ce que je pus trouver de plus curieux, pour envoyer à Praxile & à son père, avec une lettre pour leur marquer combien je partageois leur juste douleur. J'appris, par le retour de ce capitaine, qui m'apporta une lettre de Praxile, qu'elle avoit épousé ce parent qu'on lui avoit destiné, & qu'elle eût été fort heureuse, si la perte de la belle Fatime n'avoit pas troublé sa félicité.

Cette fâcheuse perte redoubla mes chagrins; je me reprochai d'avoir contribué, par ma férocité, au malheur de Fatime; & lorsque les occasions de se signaler devenoient moins fréquentes à l'armée, ou qu'on y avoit quelque espèce de relâche, mes inquiétudes revenoient en foule accabler mon esprit; tantôt c'étoit madame de Briance qui l'occupoit, tantôt c'étoit la mort de Fatime. Enfin, ne pouvant plus vivre en repos dans la Morée, je retournai à Venise au commencement de l'hiver, avec plusieurs volontaires de mes amis, qui alloient y passer le carnaval.

Aussi-tôt que je fus arrivé dans cette ville, mon écuyer alla chez ce banquier de qui j'avois autrefois touché de l'argent; il y trouva plusieurs lettres pour moi, que cet homme avoit gardées, ne sachant par quelle voie me les faire tenir; car je ne l'avois pas averti que je m'embarquerois avec les troupes de la république. J'ouvris mes lettres, & la première étant par hasard celle qui étoit arrivée la dernière, j'y trouvai la seule nouvelle qui pouvoit me résoudre à revenir dans mon pays; c'étoit la mort de M. de Briance. Mon oncle me la mandoit, & même les circonstances de son testament, qui étoient en ma faveur. Je le regrettai comme le meilleur de mes amis; sa mort effaçoit de mon souvenir tous les malheurs qu'il m'avoit causés.

Le désir ardent que j'avois de revoir madame de Briance, me fit partir promptement; j'écrivis à mon oncle, que dans peu de temps je l'irois trouver à Paris; mais je ne voulois alors m'arrêter en aucun endroit. J'arrivai enfin à Rennes, & c'est où j'appris que vous & M. le comte de Livry étiez chez madame de Briance. Cette nouvelle m'eût donné une extrême joie, si je n'avois su presque en même temps que le baron de Tadillac y étoit avec vous, qu'il y avoit demeuré quelques jours inconnu, qu'ensuite il étoit venu à Rennes chercher une troupe de comédiens, & qu'enfin vous étiez tous au château de Kernosy.

Je ne doutai pas alors que Tadillac ne fût amoureux de madame de Briance: je l'accusai d'une infidélité que j'avois si peu méritée; je me plaignois aussi de votre oubli; mais, disois-je, après y avoir fait réflexion, ils ne savent ce que je suis devenu: madame de Briance croit peut-être que je ne suis plus au monde: allons, reprenois-je un moment après, allons l'accabler de reproches, & voir si l'inconnu rival est plus digne que moi d'un bien qui m'a tant coûté.

Je partis de Rennes; je laissai presque tous mes gens dans un bourg qui est à quelques lieues d'ici. J'avois l'esprit & le cœur si remplis de mes chagrins & de ma jalousie, que je méconnus d'abord votre voix, & que je vous pris pour le rival que je venois chercher; quelques paroles que vous me dites en m'abordant, aidèrent à me tromper. Je louai la fortune de l'occasion qu'elle me présentoit de combattre mon rival; il ne fallut pas moins que la joie de retrouver un ami tel que vous, pour suspendre ma colère.

Je vous suis obligé, dit alors le chevalier, de la complaisance que vous avez eue pour moi, en m'apprenant ce que j'avois tant d'envie de savoir. Je suis convaincu de votre sagesse, par le récit que vous venez de faire de vos aventures; mais je regrette la belle Fatime. C'est un effet de votre prudence de n'en avoir pas parlé à ma sœur; en sa place, j'aurois eu de furieux soupçons de votre fidélité. Je lui en donnai hier le portrait, reprit Tourmeil, sans lui parler de la passion de cette belle grecque; j'ai dit seulement que je l'avois eu d'un marchand de Céphalonie: je me suis fait un plaisir de sacrifier ce portrait à madame de Briance, sans blesser la mémoire de Fatime. Le chevalier trouva cette conduite de Tourmeil très-judicieuse; ne le voulant pas laisser seul, il demeura le reste de la journée avec lui en conversation, puis il retourna auprès de ces dames, qui étoient ravies de ce que Fatville & son oncle les avoient délivrées, en partant dès le matin, de deux provinciaux bien fatigans. Madame de Briance, apercevant son frère, se douta bien que son amant étoit resté seul; elle fit naître un prétexte, qui donna occasion à toute la compagnie de se retirer plutôt qu'à l'ordinaire. Les personnes choisies passèrent, suivant la coutume, dans son appartement; Tourmeil s'y étant aussi rendu, eut le plaisir d'apprendre de la bouche de sa maîtresse, qu'elle étoit dans les mêmes sentimens qu'il lui avoit laissés, quand il la quitta.

Le lendemain, le jour étant beau, M. de Livry & le baron, en sortant de table, proposèrent de s'aller promener. La vicomtesse, toujours complaisante pour les divertissemens où Tadillac avoit quelque part, descendit, sans perdre de temps, dans le jardin, & fit monter les dames dans son carrosse, afin qu'elles eussent le plaisir d'aller, sans être fatiguées, dans le bois, dont les routes étoient fort spacieuses; & le baron monta sur le siége du cocher, aimant mieux cette occupation que celle de l'entretenir. Cependant madame la vicomtesse lui tint compte de cette galanterie, & admira long-temps la bonne grâce de ce nouveau Phaéton, qui n'eut pas un sort si cruel que le premier; car il conduisit heureusement les chevaux & le char jusqu'à l'endroit qu'il avoit prémédité. D'abord il s'éloigna du château, puis il s'engagea tellement dans plusieurs allées de traverse, qu'il auroit eu bien de la peine à s'en retourner, s'il en avoit eu le dessein. Le second carrosse, qui étoit mené par le chevalier de Livry, suivoit les traces du premier qui étoit devant, & la nuit vint, que le baron, feignant de chercher le chemin, s'en éloignoit encore; les valets de la vicomtesse étoient payés pour ne pas enseigner le véritable.

Madame la vicomtesse commençoit à s'effrayer; les autres dames, se voyant bien accompagnées, & dans un pays de connoissance, ne s'inquiétèrent point: le baron & le chevalier avançoient toujours; enfin on aperçut beaucoup de lumière. D'abord tout le monde fut d'avis qu'on allât dans cet endroit chercher un guide qui pût, avec le secours de quelques flambeaux, conduire les carrosses, sans s'égarer, jusqu'au château de Kernosy. Le baron s'étoit arrêté en attendant la décision de cet avis; le bruit confus des paroles que les uns & les autres proféroient dans un même moment, l'empêchoit, disoit-il, d'entendre l'avis de madame la vicomtesse. Elle imposa silence, pour lui dire qu'il falloit marcher incessamment vers cette lumière qui paroissoit de loin: il obéit aussi-tôt, & continua son chemin jusqu'à ce qu'il fût sorti d'une fort belle avenue, d'où l'on découvrit à plein un pavillon carré, dont les fenêtres, qui étoient toutes illuminées, composoient, par leur symétrie, un aspect aussi agréable que surprenant. Quand on fut à portée de ce pavillon, l'on entendit le son de quelques instrumens qu'on mettoit d'accord, & la voix de plusieurs personnes qui sembloient n'être occupées que de la fonction dont chacun étoit chargé. Madame la vicomtesse délibéra, pendant un assez long temps, si elle se feroit connoître, & mademoiselle de Saint-Urbain, voyant qu'elle avoit peine à se déterminer, lui dit: Pourquoi non? Cette aventure n'a pas l'air périlleuse; j'espère que nous en sortirons sans malencontre. Je vais l'éprouver, dit le baron en descendant du siége où il étoit. Les deux carrosses étant arrêtés, on ouvrit, sans attendre qu'il eût frappé à la porte; lorsqu'ils furent dans la cour, quatre hommes vêtus en sauvages vinrent avec des flambeaux à la main recevoir madame la vicomtesse, & l'ayant aperçue à la tête de plusieurs dames qui avoient déjà mis pied à terre, deux marchèrent les premiers devant elle, les deux autres se mirent sur les côtés de la troupe qui suivoit, & tous quatre ils conduisirent la compagnie jusqu'à l'entrée d'un grand salon orné de quantité de lustres, dont la lumière saisoit succéder un nouveau jour à celui qui venoit de finir. Deux sauvages qui attendoient dans cette salle, ayant approché des fauteuils près d'un grand feu, se retirèrent, après avoir fait de profondes révérences.