Il y avoit environ un quart-d'heure que l'on étoit entré, quand il parut un jeune enfant vêtu à la romaine, qui salua madame la vicomtesse, & lui demanda si elle auroit agréable que le seigneur de la Maison-brillante vînt lui faire offre de son service. La vicomtesse, charmée de cette proposition, pria le prétendu nain d'assurer le maître de cette maison qu'elle auroit un extrême plaisir à le voir; l'enfant étant sorti, le baron dit qu'il étoit jaloux de ce prince inconnu, qui sembloit lui disputer l'honneur d'être bien auprès de madame la vicomtesse. Alors le seigneur de la Maison-brillante parut, précédé de quatre hommes vêtus à la romaine, qui portoient des flambeaux devant lui; il avoit une robe de velours couleur de feu, à l'arménienne, doublée de martre; une écharpe magnifique sur une longue veste d'étoffe d'or, & sur la tête une espèce de petit casque couvert de plumes blanches & couleur de feu, tenant de bonne grace dans la main une baguette dorée: c'étoit Tourmeil, qui, pour faire plaisir au baron, représentoit un personnage dans cette petite fête, & qui, étant obligé de paroître dans un habit bizarre devant madame de Briance, n'avoit pas voulu être trop négligé. Il n'y avoit que la baronne de Sugarde à qui en laissa ignorer la vérité de cette aventure, pour avoir le plaisir de son étonnement: elle fut charmée du seigneur de la Maison-brillante, & en oublia pendant quelque temps le goût qu'on lui avoit toujours remarqué pour le chevalier de Livry.

La fortune vous a conduit dans mon empire, madame, dit le seigneur de la Maison-brillante à la vicomtesse; je lui en ai déjà rendu graces, & je me serois flatté que ce grand jour devoit être celui où un enchanteur m'a prédit un bonheur suprême, par l'arrivée d'une dame que ses grandes qualités rendant aimable & dont l'humeur charmante fait qu'en préfère sa personne aux grands biens qu'elle possède. Je n'ai garde d'élever mes pensées jusqu'à vous, madame; je sais, continua-t-il en montrant le baron, que les destins vous ont réservée pour ce fidèle chevalier. Il est digne de vous par son amour & par son mérite; je ne troublerai point une union qui doit être si belle.

Les termes ampoulés que madame la vicomtesse avoit employés dans la réponse qu'elle fit à ce discours obligeant, l'auroient rendue trop longue, & peut-être fatigante, si des sauvages ne fussent venus interrompre le cours de ses paroles, en apportant une table qui fut couverte magnifiquement.

Le seigneur de la Maison-brillante fit les honneurs de chez lui: on se mit à table; il s'assit auprès de madame de Briance, & lui parla d'un air familier; il désola madame de Sugarde, qui ne pouvoit souffrir que ce seigneur, tel qu'il pût être, parût plus touché des charmes d'une autre que des siens. La vicomtesse complimenta madame de Briance sur sa conquête, & dit au seigneur de la Maison-brillante, que ce seroit sans doute par cette beauté que la prédiction de l'enchanteur alloit s'accomplir; il lui répondit gravement qu'il commençoit aussi à le croire.

Des hautbois jouèrent pendant le repas, les sauvages servirent à table; dès qu'il fut fini, le seigneur de la Maison-brillante conduisit la compagnie dans une salle séparée par un petit vestibule de celle ou l'on venoit de souper, donnant toujours la main à madame de Briance, parce qu'il ne vouloit point, disoit-il, s'opposer aux ordres du destin, en s'exposant de trop près aux charmes de la vicomtesse.

Elle se mit la première dans un fauteuil qui lui étoit préparé vis-à-vis d'un petit théâtre bien entendu; les dames se placèrent au second rang, & les musiciens s'étant mis au troisième, les acteurs parurent après que la symphonie eut cessé. Ils jouèrent le Bourgeois-Gentilhomme avec tous les agrémens, & s'attirèrent l'applaudissement qu'ils méritoient. Ce sont là nos comédiens de Rennes, dit la vicomtesse, en les reconnoissant. Il est vrai, répondit le seigneur de la Maison-brillante, je savois qu'ils avoient eu l'honneur de vous plaire, madame, & d'un coup de baguette je les ai transportés ici pour vous divertir.

Madame la vicomtesse comprit, par cette réponse, que tout ce qui se passoit étoit une galanterie du baron; & de crainte qu'il ne se persuadât qu'elle avoit d'abord été trompée, elle dit en haussant la voix: Quel que soit le seigneur de cette maison, je lui suis très-obligée d'avoir fait pour moi tous ces agréables enchantemens, qui lui ont assurément coûté plus de peines & de soins qu'il ne veut nous faire croire.

La baronne de Sugarde ayant aussi reconnu les comédiens, jugea que c'étoit Tadillac qui donnoit cette fête. Mais le seigneur de la Maison-brillante l'embarrassoit toujours; il avoit tant d'esprit, & l'air si poli, qu'elle ne pouvoit le prendre pour un comédien de campagne, ni pour un provincial.

Ce seigneur, accompli de toutes manières, qui étoit cause de la jalousie qui se glissoit parmi les dames, se leva aussi-tôt que la comédie fut finie; fit une grande révérence à madame la vicomtesse, & commença le bal avec elle. Les dames craignant que M. de Livry & le baron de Tourmeil ne se fatiguassent trop à danser, prièrent chacune à leur tour ceux d'entre les acteurs qui se distinguoient dans cet exercice. Les hommes en firent de même à l'égard des comédiennes; la compagnie, par ce moyen, étant devenue plus nombreuse, le bal dura plus long-temps, & le plaisir n'en fut pas moins agréable.