Le bal ne finit qu'après minuit: aussi-tôt madame de Kernosy conduisit la comtesse à son appartement. Saint-Urbain mena la baronne dans le sien, & Kernosy, qui étoit depuis long-temps amie de la marquise, l'accompagna jusques dans sa chambre. Saint-Urbain avoit trop d'impatience de retrouver la compagnie, qu'elle savoit être dans la chambre de la marquise, pour s'amuser avec la baronne; elle fit peu de complimens, & vint du même pas les joindre. A peine étoit-elle entrée, que le comte & le chevalier de Livry, qui avoient promptement changé d'habits, arrivèrent.

La conversation fut d'abord tumultueuse; on se fit mille questions, sans se donner le temps d'y répondre; mais enfin Kernosy ayant prié le comte de l'éclaircir parfaitement du dessein qui les faisoit venir incognito dans un lieu où tout le monde étoit de leurs amis; comme il n'y avoit personne de suspect dans la chambre, chacun ayant pris sa place auprès du feu, le comte commença ainsi son récit:

Il y a un an que nous eûmes l'honneur de vous voir, pour la première fois, dit-il en s'adressant à mademoiselle de Kernosy; on se souvient long-temps d'une vue si charmante: vous vîntes chez ma sœur avec madame votre tante; nous arrivions de l'armée, mon frère & moi, & nous n'avions alors de passion que celle d'aller à Paris passer le temps que nous pouvions être éloignés de nos régimens. Le plaisir de vous voir nous fit changer de dessein; nous ne pensâmes plus qu'à demeurer dans un pays où nous ne croyions pas, en arrivant, passer huit jours sans mourir d'ennui. Je pris la liberté de déclarer ce que je pensois à mademoiselle de Kernosy, & je ne doutai pas que le chevalier ne s'expliquât aussi à mademoiselle de Saint-Urbain.

Cela n'est pas de votre narration, M. le comte, interrompit Saint Urbain en souriant; il faut bien que vous laissiez quelque chose à dire au chevalier, s'il lui prend en fantaisie de conter aussi ses aventures. La marquise rit de l'imagination de Saint-Urbain; & Kernosy ayant prié le comte de continuer, il reprit ainsi:

Je ne parlerai donc plus de mademoiselle de Saint-Urbain, puisqu'elle me le défend. Mademoiselle de Kernosy reçut les marques de mon respectueux attachement avec une froideur capable de glacer tout autre cœur que le mien: je continuai de lui marquer mon respect & ma tendresse; mais elle n'en fut que foiblement touchée.

Si mademoiselle de Saint-Urbain me le permettoit, continua t-il en riant, je dirois que le chevalier étoit ou plus heureux ou plus amoureux que moi; car il est certain qu'il paroissoit plus content. Vous jugez sur de foibles apparences, interrompit Saint-Urbain; vous êtes bien heureux que j'entende raillerie. Je prétends conter aussi, reprit le chevalier, & l'on verra si je ne saurai pas faire des réflexions à mon tour.

Taisez-vous, chevalier, dit la marquise, je veux apprendre dans ce récit mille choses que je ne sais pas encore. Des affaires indispensables, continua le comte, nous rappelant à la cour, nous fûmes obligés de partir, & jamais je n'ai senti une pareille tristesse. Mesdemoiselles de Kernosy étoient retournées chez elles, madame leur tante les avoit emmenées le jour que je reçus la cruelle lettre qui me forçoit à quitter ce pays-ci. Je me flattai que j'aurois du moins la satisfaction de dire adieu à mademoiselle de Kernosy; mais ma sœur m'apprit que madame la vicomtesse ne souffriroit pas que des gens de notre âge allassent rendre des visites à ses aimables nièces.

Madame la marquise se souvient bien de l'empressement avec lequel je la priai de me mener chez madame de Kernosy; mais elle avoit un peu de fièvre, & elle fut inflexible à mes prières. J'étois malade, dit la marquise, &, je veux bien vous l'avouer, je craignis que si vous revoyiez de si aimables personnes, votre devoir ne fût ralenti par votre amour. Nous partîmes donc, le chevalier & moi, reprit le comte, & nous ne nous dîmes pas quatre mots pendant le chemin. J'écrivis à mademoiselle de Kernosy en partant, & je laissai un valet de chambre pour lui faire tenir sûrement ma lettre. Le chevalier le chargea d'une de sa part pour mademoiselle de Saint-Urbain; nous attendîmes son retour à Paris avec impatience. Enfin il arriva, & nous assura qu'il avoit donné nos lettres, & que mesdemoiselles de Kernosy n'avoient pas voulu y faire de réponses.

Peu de jours après, ce valet de chambre disparut, & emmena un de nos chevaux. Cette action nous fit douter qu'il eût rendu fidèlement nos lettres; nous songions à nous en éclaircir nous-mêmes, quand tous les colonels reçurent ordre de se rendre à leurs régimens: il fallut obéir, cette province étoit trop éloignée pour pouvoir y passer chemin faisant, & nous n'avions point de temps à nous. Nous partîmes, accablés de chagrin, & j'emportai dans mon cœur la belle idée que mademoiselle de Kernosy y avoit laissée.