J'écrivis à ma sœur, pour la prier de savoir, s'il se pouvoit, ce qu'étoient devenues nos lettres; elle me manda qu'elle ne pouvoit nous en informer, parce que madame de Kernosy étoit allée à Paris, & y avoit mené les deux aimables nièces. Ce contre-temps de partir de Paris, précisément quand ces charmantes personnes y arrivoient, augmenta ma douleur.

En arrivant à l'armée, nous trouvâmes Tadillac, qui est mon parent très-proche, galant homme, d'une figure très-aimable, & d'une humeur fort réjouissante; nous nous voyions souvent, nous lui contâmes nos chagrins, en lui faisant connoître le caractère de madame la vicomtesse; il chercha les moyens pour aborder ce château, sans l'effrayer; & après avoir bien imaginé, il s'arrêta au dessein de s'en faire aimer.

Il n'est pas riche, l'espérance du bien de madame de Kernosy lui plut; il me pria sérieusement de l'aider dans cette affaire, qu'en reconnoissance il faciliteroit mon bonheur. Je lui appris que la vicomtesse n'avoit pu se résoudre à se remarier, parce qu'elle n'avoit point trouvé de héros ni de cœurs qui sussent aimer avec délicatesse.

Laissez moi faire, reprit le baron de Tadillac, je paroîtrai devant elle en héros de roman, & j'aurai encore plus de délicatesse qu'elle n'en imagine. Il n'y aura pas grand mal, ajouta-t'il, de pousser la chose dans le ridicule, cela n'en sera que plus conforme à nos amours.

Ce projet nous amusa toute la campagne; le baron s'en réjouissoit, & moi j'étois véritablement inquiet, parce que j'étois véritablement amoureux. On mit les troupes en quartier d'hiver, & nous partîmes enfin pour revenir en ce pays-ci, avec une joie incroyable. Nous arrivâmes, il y a dix jours, chez ma sœur; il étoit minuit: nous défendîmes à nos gens de parler de notre arrivée; je demandai à madame la marquise de vos nouvelles avec un empressement qui lui fit juger que mon amour ne s'étoit pas affoibli par l'absence.

Nous concertâmes avec le baron, pour voir comment nous pourrions avoir accès dans ce château; il alla chercher des comédiens à Rennes, & des musiciens; il les amena en diligence chez ma sœur; & pendant ce temps-là, ayant gagné un de vos domestiques, il me fut facile, au retour du baron, de faire cette folie, qui effraya tant mademoiselle de Kernosy.

On fit un petit trou au plancher d'en haut, pour passer le billet & la petite chaîne. Le baron écrivit ce billet, parce qu'on ne connoissoit pas son écriture; il exécuta fort bien l'entreprise, & je fus au désespoir, quand je compris, par le bruit que nous entendîmes, que mademoiselle de Kernosy s'étoit trouvée mal. J'aurois été sur le champ lui demander pardon de notre folie, si je n'avois craint de me découvrir à ses femmes que nous entendîmes dans sa chambre, & qui n'en sortirent plus.

Nous allâmes rejoindre nos gens à un village qui est à deux lieues d'ici; nous en avons fait partir ce matin les comédiens; un d'entre eux a présenté une lettre du baron à madame de Kernosy. Voici ce qu'elle contenoit:

L'Amant inconnu a la belle Vicomtesse
de Kernosy.

Je vous vis à Paris il y a six mois, madame: quelle vue! mon cœur ne la peut oublier; je vous suivis à tous les spectacles; mais aussi respectueux amant que je suis tendre & fidèle, je n'osai vous déclarer mon amour. Mon devoir me rappela à l'armée; je suivis la gloire avec plaisir, parce que je sais que vous l'aimez. L'amour me rappelle auprès de vous. Je viens donc, madame, pour tâcher de me rendre digne de vous plaire, par mes soins & par mon attachement: l'amour veut être environné de jeux & de plaisirs; trouvez bon que cette troupe de comédiens vous divertisse; je me rendrai ce soir auprès de vous.