Madame de Kernosy, continua le comte, a été charmée de cette lettre; elle a fait demeurer la troupe de comédiens dans le château; nous y sommes arrivés déguisés avec les musiciens; une heure après, le baron a mis adroitement une lettre dans la poche de mademoiselle de Saint-Urbain, pendant qu'elle regardoit achever le théâtre.
Voilà quelle a été l'aventure qui vous a donné quelque inquiétude; ma sœur a bien voulu nous favoriser de sa présence & de celle des deux dames qu'elle a amenées avec elle, qui pourtant ne savent pas nos desseins. Le baron, vêtu à la grecque, a fait ce soir exactement sa cour à madame la vicomtesse; il m'a dit en sortant, avec sa gravité ordinaire, je vois bien qu'en Bretagne je pourrois passer pour un héros. Il n'a pas voulu s'expliquer davantage; mais il doit se rendre ici, pour nous apprendre le succès de son amour.
Il me semble que tout favoriseroit nos vœux, si mademoiselle de Kernosy & son aimable sœur nous permettoient d'espérer qu'elles ne nous seront point contraires, si l'on peut porter madame la vicomtesse de Kernosy à nous accorder l'honneur de son alliance.
Mademoiselle de Kernosy, qui avoit toujours conservé un tendre souvenir pour le comte, lui répondit fort obligeamment; Saint-Urbain fit sa réponse avec la même honnêteté au chevalier, qui lui parloit tout bas, & à qui elle apprit qu'elle ni sa sœur n'avoient pas reçu leurs lettres.
On commençoit à s'éclaircir là-dessus, lorsque le baron entra dans la chambre, encore vêtu à la grecque: il étoit bien fait; il n'avoit que dix-neuf ans; son visage étoit très-agréable, & il avoit une belle tête blonde. Comment, lui dit le comte en lui voyant encore son habit de masque, courez-vous le bal? Non, dit le baron, mais je courrai bientôt les champs; encore deux conversations comme celle que je viens d'avoir, & c'est une affaire faite: mais, en récompense, si je perds l'esprit, le cœur y gagne beaucoup; car j'ai les plus beaux sentiments du monde. Madame de Kernosy m'a assuré qu'elle n'en a jamais lu de si délicats & de si tendres.
Mais pourquoi, dit le chevalier, être encore vêtu comme un fou? Un bon surtout, par le temps qu'il fait, seroit bien mieux que cette vieille broderie. Non pas, s'il vous plaît, dit le baron; un amant vêtu à la grecque a d'autres charmes aux yeux de la vicomtesse, qu'un amant simplement habillé à la françoise; elle m'a même comparé d'abord à Alcibiade.
Vous êtes trop fou de la moitié, baron, dit la marquise; mais allons au fait. A quoi en êtes-vous? J'en suis à l'espérance, reprit le baron; on me permet d'en prendre beaucoup, & je resterai ici pour me rendre digne de cet honneur. Il faudra que ces messieurs, continua le baron en regardant le comte & le chevalier, arrivent ici comme s'ils venoient de chez madame la marquise de Briance; & ne l'ayant pas trouvée chez elle, il sera fort vraisemblable qu'ils viennent la chercher dans un lieu où la compagnie est si bonne.
On approuva l'avis du baron, & la nuit étant déjà fort avancée, le comte & le chevalier jugèrent à propos de partir pour aller passer quelques heures au village le plus proche, & pouvoir revenir au château avant dîné. Les deux aimables sœurs, après avoir donné le bon soir à la marquise, se retirèrent dans leur appartement. Elles ne s'endormirent de long-temps; la joie de retrouver fidèles deux hommes très-aimables, leur fournissoit assez de sujet pour s'entretenir: enfin le sommeil régna paisiblement dans tout le château, excepté dans la chambre de madame de Kernosy; elle eût trouvé contre les règles de dormir, quand même elle en auroit eu envie, après une conversation comme celle qu'elle venoit d'avoir avec son héros.
Les dames ne se levèrent qu'à midi. Pour la vicomtesse, elle étoit levée d'assez bonne heure, & elle avoit fait deux ou trois projets de lettres tendres, avant de s'appliquer au soin de son ajustement. Ses deux aimables nièces s'éveillèrent avec cette joie qui se fait si bien sentir, quand on espère de passer le jour avec ce qu'on aime. Chacun étoit occupé d'un soin différent. La comtesse de Salgue n'avoit pu résister aux charmes du jeune baron de Tadillac, & la marquise de Briance soupiroit en secret pour un jeune amant absent. Enfin l'amour avoit résolu de triompher dans ce vieux château, & de n'y pas laisser de cœurs tranquilles.
A l'heure de midi ou environ, le comte & le chevalier arrivèrent en chaise de poste. Ils demandèrent d'abord la marquise de Briance; elle les présenta à la vicomtesse, & lui dit tout ce qui avoit été concerté entre eux. La tante, suivie des deux nièces, les reçut avec joie, & les pria de demeurer, pour prendre part aux plaisirs que le hasard nous a envoyés, dit-elle en souriant disgracieusement.