Le baron, qui avoit aussi eu ordre de la vicomtesse de faire comme s'il venoit d'arriver, arriva presque en même temps, vécu d'un gros habit de campagne, & monté sur un cheval qu'il avoit à deux pas du château. Il se fit annoncer. La vicomtesse assura la compagnie qu'il étoit depuis long-temps de les amis. Kernosy & Saint-Urbain eurent bien de la peine à s'empêcher de rire. Il étoit déjà tard, les complimens avoient fort alongé la conversation; Saint-Urbain l'interrompit, pour faire souvenir qu'il falloit dîner. La vue du baron avoit fait tout oublier.

On se mit à table; on y fut long-temps; la conversation fut fort vive, tout le monde songeoit à plaire; l'amour y brilloit sous plusieurs formes différentes. La vieille vicomtesse étoit charmée du jeune baron; il lui disoit sérieusement des choses capables de réjouir les gens du monde, les plus mélancoliques, & elle ne sortait point d'admiration. La comtesse de Salgue regardoit tendrement Tadillac; l'empressement qu'il témoignoit pour la vieille vicomtesse lui donnoit mille inquiétudes. Comme elle ignoroit son dessein, elle craignoit qu'il n'eût de l'amour pour Kernosy ou pour Saint-Urbain; & qu'il ne songeât à éblouir la vicomtesse, pour mieux cacher sa passion.

Madame de Salgue étoit jeune & belle, son esprit étoit agréable; elle avoit épousé un vieux seigneur de la province, que ses affaires retenoient presque toute l'année à Paris, sans qu'elle eût pu jamais obtenir la permission de l'accompagner pendant ce voyage. Il étoit persuadé que, dans la province, il n'y avoit point de gentilhomme qui osât lui manquer assez de respect pour parler d'amour à sa femme: on avoit pourtant déjà pris cette liberté; mais le cœur de la comtesse, insensible jusqu'alors, avoit enfin atteint l'heure fatale.

Le baron s'aperçut qu'il ne lui déplaisoit pas; il n'osa lui parler devant la vieille vicomtesse, mais ses regards lui firent entendre ce qu'elle commençoit à lui inspirer. Le comte étoit plus touché qu'il ne l'avoit encore été pour la belle Kernosy, & elle paroissoit satisfaite de le voir dans ces sentimens; Saint-Urbain & le chevalier étoient charmés l'un de l'autre. La baronne de Sugarde, à qui le chevalier plaisoit fort, s'aperçut de leur intelligence; mais elle avoit assez bonne opinion d'elle-même, pour se flatter de le rendre infidèle: elle étoit un peu coquette; & le chevalier auroit sans doute répondu à tout ce que ses yeux lui disoient de tendre, si une passion bien sérieuse n'avoit occupé alors tout son cœur. Pour la marquise de Briance, elle n'étoit retenue dans ce lieu que par l'intérêt de ses frères; quelquefois un tendre souvenir la jetoit dans une profonde rêverie; mais son humeur douce & la vivacité de son esprit empêchoient qu'on ne s'aperçût de ce qui lui fassoit de la peine. Son entretien étoit si agréable, qu'on recherchoit avec empressement sa compagnie, & qu'on ne s'ennuyoit jamais, quelque temps qu'on fût avec elle. Les traits de son visage étoient très-réguliers, son front, ses yeux, sa bouche, ses dents étoient admirables, & tout ce composé formoit une beauté parfaite. Elle étoit fort riche, veuve depuis trois ans, & tout ce qu'il y avoit de seigneurs considérables dans la province avoit cherché à lui plaire, sans avoir pu y réussir.

Telle étoit l'aimable compagnie que l'amour avoit pris soin de rassembler au château de Kernosy. On achevoit de dîner, lorsqu'on entendit arriver un équipage. Tout le monde en fut fâché, car on ne souhaitoit plus personne: on vint annoncer M. de Fatville, conseiller au parlement de Rennes. Quel homme! dit mademoiselle de Kernosy, qu'il va bien nous faire sentir le malheur de n'oser à la campagne faire dire qu'on n'est pas chez soi. Bon! dit Saint-Urbain, il ne nous ennuiera pas tant: à la vérité, c'est un fat; il en faut au moins un pour servir de risée à la compagnie.

Madame la vicomtesse, qui vouloit étaler sa prudence aux yeux du baron, fit une grande réprimande à Saint-Urbain de cette plaisanterie; elle auroit duré long-temps, si le conseiller ne fût entré. Il avoit un habit rouge galonné d'argent, une grande épée pendue à un large ceinturon mis par-dessus le juste-au-corps, un chapeau bordé d'or avec une vieille plume jaune, une perruque blonde fort longue & fort poudrée, si bien qu'il la semoit sur son habit & aux environs.

Il fit en entrant dix ou douze révérences, sans se reposer, toutes aussi profondes les unes que les autres; puis s'aprochant de la vicomtesse: Il y a trop bonne compagnie chez vous, madame, lui dit-il avec un air décontenancé, pour n'avoir pas envie de l'augmenter. La vicomtesse lui répondit le compliment ordinaire, qu'il lui faisoit bien de l'honneur. J'ai bien fait courir ma chaise de poste où il y a de bons ressorts, dit M. de Fatville, pour arriver plutôt ici; car j'étois dans une impatience extrême de voir l'incomparable mademoiselle de Saint-Urbain: il s'approcha d'elle, & se mit en devoir de lui baiser la main.

Je vous suis très-obligée, dit Saint-Urbain en la retirant promptement, de m'avoir sacrifié les ressorts de votre chaise de poste. Oh! ils ne sont pas gâtés, reprit Fatville, mes laquais m'en ont assuré. Je ne saurois m'empêcher, continua-t-il, en se regardant dans un grand miroir, de vous exprimer la joie que j'ai d'être vêtu cavalièrement; aussi je ne porte mon habit noir que les matins. Ma foi cela est fort prudent à vous, dit le baron; car celui-là vous sied à merveille.

Fatville remercia le baron par de grandes révérences; & heureusement pour la compagnie, on vint avertir que la comédie commenceroit dès qu'il plairoit aux dames de l'ordonner. Vous avez donc ici la comédie? dit Fatville: pour moi je l'ai vue quatre fois à Paris; mais je ne l'aime point, si je ne suis sur le théâtre. Vive les gens de bon goût! reprit Saint-Urbain, vous serez assurément sur le théâtre, M. de Fatville, vous ne sauriez être mieux placé pour vous & pour nous.

On passa dans la salle, on trouva les lustres allumés, & les violons jouoient l'ouverture. Le baron & le chevalier campèrent Fatville sur le théâtre; ils eurent même la malice de ne lui point faire donner de chaise, & il eut la sottise de n'en pas demander, parce qu'on lui avoit dit que les gens du bel air ne s'asseoient jamais aux spectacles.