Souvent, depuis qu'elle faisait ménage, et le meilleur, avec Niquette, Monique avait dansé avec des hommes. C'étaient les seuls partenaires que lui permît, en dehors de quelques amies éprouvées, une jalousie dont elle s'amusait, comme d'une marque d'affection. On n'a de tendresse exclusive que dans un sentiment sincère. Elle ne songeait pas à s'offenser d'une vigilance qui ne pouvait être blessante, étant données leurs conventions de réciproque aveu, si quoi que ce soit le motivait…

La seule éventualité que la tolérance de Niquette, rassurée quant au danger masculin, n'eût pas prévue, c'est qu'à la longue pouvait naître, de ces frôlements renouvelés, quelque combinaison d'électricités inattendue. Cent fois Monique avait tourné au bras de cavaliers charmants, sans penser à prendre d'autre plaisir que celui d'un enfant qui s'agite, innocemment. Il était fatal qu'un jour, dans ce vertige de mouvements, de sons, de clartés, dans cette ivresse particulière que charriait, aux veines les plus lentes, l'atmosphère âcre et surchauffée, un instant vînt où le contact, d'instinct, s'établirait.

Ce fut Briscot qui, sans même le vouloir, déclencha le courant. Il n'avait attaché, tout à l'heure, aucune importance à ses plaisanteries. Mais au balancement de la mesure, qui, après la marche des corps jumelés, inclinait le va-et-vient, sur place, du corte, à ce simulacre crûment évocateur de l'acte, Monique sentit contre sa chair,—imperceptiblement d'abord, puis avec une précision telle qu'elle faillit s'arrêter, rompre l'étreinte,—son danseur se roidir. Sous la légèreté des étoffes, la chaleur du sang brûlait en eux. Un engourdissement la pénétrait. Elle ferma les yeux, et se serra davantage. Bras tendus, ils serpentaient, noués… Leurs doigts joints s'entremêlèrent, paume à paume, et, du coup, l'imagination de leurs nudités…

Il avait d'abord affecté un air détaché. Puis voyant que loin de se défendre elle s'abandonnait, il plaqua fortement à son déhanchement la croupe nerveuse. Il était affolé de sentir remonter de son épaule à son cou, la caresse inconsciente d'une main crispée. Ils roulaient, l'un sur l'autre, puis tanguaient, dans un flux et un reflux mécaniques, accomplissant, avec lenteur, la répétition du geste héréditaire…

Le tango cessa net. Leurs bras se délièrent. Ils se contemplaient avec une espèce de stupeur, comme si, revenus d'un voyage lointain, ils se retrouvaient en face l'un de l'autre après l'absence, sans se reconnaître…

Il eut l'esprit de ne faire aucune allusion au coup de folie qui venait de les secouer. Habitué à feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas, il emportait cependant, de l'aventure, celui que ce jeu valait autant que la réalité. L'idée d'avoir trompé Niquette faisait luire, gaiement, son regard…

La simplicité de Monique, en le déconcertant, le ramena au bon sens, et l'aguicha, définitivement. Elle constatait:

—Vous dansez très bien! On recommencera.

Rouge encore et les yeux brillants, elle ne témoignait, dans sa satisfaction, d'aucune fausse pudeur. Elle se disait: «Après tout, ce n'est qu'un exercice de gymnastique… Mais tout de même, bien agréable! Je ne l'aurais pas cru.»

Le lendemain, au Chardon Bleu,—où à côté du studio turquoise et mandarine Monique avait installé, le matin même, un boudoir aubergine, avec des bois d'érable moucheté,—elle écoutait, avec déférence, Edgard Lair. Amené par Briscot, il proférait des paroles définitives, à l'ébahissement de Mlle Claire.